— Un… deux… trois… onze… douze !… Un mot de douze lettres… C’est-à-dire : Graphopoulos. C’est dans la serviette…
Des pas dans l’escalier. Des coups nerveux frappés à la porte. Le visage animé de l’inspecteur Girard.
— Le Gai-Moulin est cerné. Personne ne sortira. Mais…
» C’est M. Delfosse, qui y est arrivé il y a quelques instants et qui a réclamé son fils… Il a pris Adèle à part… Oui, il est sorti… J’ai cru bien faire en le laissant passer et en le suivant… Quand j’ai vu qu’il venait ici, j’ai pris de l’avance… Tenez !… Le voilà dans l’escalier…
Et, en effet, quelqu’un trébuchait, marchait sur le palier en tâtant les portes, frappait enfin.
Maigret ouvrit lui-même, s’inclina devant l’homme aux moustaches grises, qui lui lança un regard hautain.
— Est-ce que mon fils…
Il l’aperçut, en piteuse posture, fit claquer ses doigts, articula :
— Allons ! À la maison !…
Cela faillit dégénérer. René regardait tout le monde avec épouvante, se raccrochait à la courtepointe, claquait des dents de plus belle.
— Un instant ! intervint Maigret. Voulez-vous vous asseoir monsieur Delfosse ?
Celui-ci examina les lieux avec un certain dégoût.
— Vous avez à me parler ? Qui êtes-vous ?…
— Peu importe ! Le commissaire Delvigne vous le dira en temps voulu. Quand votre fils est rentré chez vous, vous lui avez fait une scène ?
— Je l’ai enfermé dans sa chambre en lui disant d’attendre ma décision.
— Et quelle était cette décision ?
— Je ne sais pas encore. Sans doute l’envoyer à l’étranger faire un stage dans une banque ou dans une maison de commerce. Il est temps qu’il apprenne à vivre.
— Non, monsieur Delfosse…
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire simplement qu’il est trop tard. Votre fils dans la nuit de mercredi à jeudi, a tué M. Graphopoulos pour le voler…
Maigret arrêta de la main la canne à pomme d’or qui allait s’abattre sur lui. Et, d’une poigne rude, il la tourna de telle sorte que son propriétaire dut la lâcher avec un soupir de douleur. Alors il l’examina tranquillement, la soupesa, laissa tomber :
— Et je suis presque sûr que le crime a été commis avec cette canne !
La bouche ouverte par un spasme, René essayait de hurler et n’émettait pourtant aucun son. Il n’était plus qu’un tas de nerfs, qu’un être pitoyable étranglé par la peur.
— J’espère que vous allez vous expliquer ! lui lança néanmoins M. Delfosse. Et vous, mon cher commissaire, je vous prie de croire que je transmettrai à mon ami le procureur…
Maigret se tourna vers l’inspecteur Girard :
— Allez me chercher Adèle… Prenez une voiture… Amenez aussi Genaro…
— Je crois que… commença M. Delvigne en s’approchant de Maigret.
— Oui ! Oui ! fit celui-ci comme on calme un enfant.
Et il marcha. Il marcha sans fin pendant les sept minutes qui furent nécessaires à l’accomplissement de son ordre.
Un ronronnement de moteur. Des pas dans l’escalier. La voix de Genaro qui protestait :
— Vous vous arrangerez avec mon consul… C’est inouï !… Un commerçant patenté qui… Alors qu’il y a cinquante clients chez moi !…
Quand il entra, son regard alla chercher Victor et sembla l’interroger.
Victor fut magnifique.
— Nous sommes frits ! dit-il simplement.
La danseuse, elle, à demi nue sous sa robe qui soulignait ses formes, contemplait son logis et baissait les épaules avec fatalisme.
— Répondez simplement à ma question. Est-ce qu’au cours de la soirée Graphopoulos vous a demandé de le rejoindre dans sa chambre ?…
— Je n’y suis pas allée !
— Donc, il vous l’a demandé ! Donc, il vous a dit qu’il couchait à l’Hôtel Moderne, chambre 18…
Elle baissa la tête.
— Chabot et Delfosse, installés à une table proche, ont pu entendre. À quelle heure Delfosse est-il arrivé ici ?
— Je dormais ! Peut-être cinq heures du matin…
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Il m’a proposé de m’en aller avec lui… Il voulait prendre le bateau pour l’Amérique… Il m’a dit qu’il était riche…
— Vous avez refusé ?…
— J’étais endormie… Je lui ai dit de se coucher… Mais ce n’est pas ce qu’il voulait… Alors je lui ai demandé, tant il était nerveux, s’il avait fait un mauvais coup…
— Qu’est-ce qu’il a répondu ?…
— Il m’a supplié de cacher un portefeuille dans ma chambre !
— Et vous lui avez désigné l’armoire, où il y avait déjà une serviette…
Elle haussa à nouveau les épaules, soupira :
— Tant pis pour eux…
— C’est bien cela ?
Pas de réponse. M. Delfosse écrasait les assistants d’un regard de défi.
— Je serais curieux de savoir… commença-t-il.
— Vous allez savoir tout de suite, monsieur Delfosse. Je ne vous demande plus qu’un instant de patience…
C’était pour bourrer une pipe !
XI
Le débutant
— Parlons d’abord de Paris ! Graphopoulos qui vient demander la protection de la police et qui, le lendemain, essaie de semer l’inspecteur qu’on a attaché à sa personne. Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit, Delvigne ?
« Ces histoires de maffia et d’espionnage… Eh bien ! il s’agit d’une affaire d’espionnage. Graphopoulos est riche, désœuvré. L’aventure le tente, comme elle tente tant de gens de son espèce.
« Au cours de ses voyages, il rencontre un agent secret quelconque et il lui fait part de son désir de mener, lui aussi, une existence d’imprévu et de mystère…
« Agent secret ! Deux mots qui font rêver tant d’imbéciles !
« Ils se figurent que le métier consiste… Mais peu importe ! Graphopoulos tient à son idée. L’agent à qui il s’adresse n’a pas le droit de repousser une offre qui peut être intéressante…
« Ce que le public ignore, c’est qu’il y a auparavant des épreuves à subir… L’homme est intelligent, fortuné ; il voyage… Avant tout, il faut savoir s’il possède du sang-froid et de la discrétion…
« On lui donne une première mission : se rendre à Liège et voler des documents dans un cabaret de nuit…
« C’est le moyen de s’assurer de l’état de ses nerfs. La mission est fausse. On l’envoie tout simplement chez d’autres agents du même service, qui jugeront des qualités de notre homme…
« Et Graphopoulos est effrayé ! Il s’est imaginé l’espionnage sous une autre forme ! Il s’est vu dans les palaces, interrogeant les ambassadeurs, ou invité dans les petites cours d’Europe…
« Il n’ose pas refuser. Mais il demande à la police de le surveiller. Il prévient son chef qu’il est suivi…
« — Un inspecteur est sur mes talons ! Je suppose que, dans ce cas, je ne dois pas aller à Liège…
« — Allez-y quand même !
« Et le voilà affolé ! Il tente d’échapper à la surveillance qu’il a voulue. Il retient une place dans l’avion de Londres, prend un billet pour Berlin, débarque à la gare des Guillemins…
« Le Gai-Moulin !… C’est ici qu’il doit opérer… Il ignore que le patron est de la bande, qu’il est averti, qu’il ne s’agit que d’une épreuve et qu’au surplus il n’y a pas un seul document à voler dans le cabaret…
« Une danseuse s’assied à sa table… Il lui donne rendez-vous pour la fin de la nuit dans sa chambre, car, avant tout, c’est un jouisseur… Comme il arrive presque toujours, le risque émoustille sa sensualité… Enfin, il ne sera pas seul !… En acompte, il lui abandonne son étui à cigarettes qu’elle admire…
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