Le revolver en poche, il marcha à côté de Maigret, doucement, le torse bombé, comme un promeneur du dimanche. Devant l’écluse, il s’arrêta quelques instants pour regarder l’eau qui filtrait des mille fissures de la porte et la famille attablée devant le seuil.
— Nous sommes le quantième ?
— Le 13 avril.
Il regarda Maigret soupçonneusement.
— Le 13 ? Ah !
Et ils reprirent leur marche.
IX
C’était l’heure où les choses ont des couleurs plus profondes mais sans vibration, renfermées qu’elles sont en elles-mêmes dans l’attente du crépuscule. On pouvait regarder en face le soleil rouge suspendu au-dessus des collines boisées. Les reflets de l’eau plus larges, somptueux, avec pourtant quelque chose de froid, d’éteint qui s’en dégageait déjà.
Des promeneurs, juste au-dessus de l’écluse, regardaient un jeune homme qui essayait de mettre en marche un canot automobile. On entendait le moteur faire quelques tours, aspirer l’air et tousser, puis c’était à nouveau l’effort impatient de la manivelle.
Ce fut Ducrau qui s’arrêta soudain, les mains derrière le dos, en regardant le rang de maisons qui, à cet endroit, borde le fleuve. Maigret n’avait rien remarqué d’anormal.
— Regardez, commissaire.
Les maisons étaient des restaurants et des hôtels assez luxueux, et il y avait une longue file de voitures le long du trottoir. Pourtant, entre deux restaurants, il y avait un étroit bistrot où l’on devait servir à manger aux chauffeurs et où, à l’occasion du dimanche, on avait sorti quatre tables en guise de terrasse.
Maigret cherchait ce qu’il y avait à voir. L’ombre des passants s’étirait, gigantesque. Il y avait déjà quelques chapeaux de paille et beaucoup de robes légères. Le regard du commissaire finit par accrocher une silhouette familière, celle de l’inspecteur Lucas, assis à la petite terrasse devant un demi. Lucas avait vu Maigret aussi et lui souriait par-delà la chaussée. Il semblait parfaitement heureux d’être là, par un beau dimanche, sous le vélum à raies rouges et jaunes qui lui faisait de l’ombre près d’un laurier en caisse.
À sa droite, au fond de la terrasse, le commissaire avait déjà repéré le vieux Gassin qui, appliqué, pesant de ses coudes sur le guéridon trop petit, écrivait une lettre.
Les gens revenaient d’une fête quelconque car on marchait comme en un cortège, en remuant de la poussière. Personne ne remarquait que deux hommes étaient arrêtés dans la foule, ni que l’un d’eux demandait en enfonçant sa main dans sa poche :
— Est-ce que cela s’appelle de la légitime défense ?
Ducrau ne plaisantait pas. Il ne pouvait détacher son regard du vieux qui, de temps en temps, levait la tête pour réfléchir à ce qu’il allait écrire, mais qui paraissait ne rien voir autour de lui.
Maigret ne répondait pas, se contentait d’adresser un signe à Lucas, puis d’avancer de quelques pas dans la direction de l’écluse, tandis que Ducrau le suivait à regret.
— Vous avez entendu ma question ?
Le canot partait enfin, glissait sur l’eau et dessinait des arabesques de remous.
— Me voici, patron.
C’était Lucas qui regardait la Seine comme les autres.
— Il est armé ?
— Non. J’avais déjà visité la chambre, qui ne contient pas d’arme. Or, il ne s’est pas arrêté en route.
— Il t’a repéré ?
— Je ne crois pas. Il est trop préoccupé par ses propres pensées.
— Tu t’arranges pour avoir la lettre. Va !
— Vous n’avez toujours pas répondu, s’obstina Ducrau comme ils se remettaient en route.
— Et vous, vous avez entendu : il n’est pas armé.
Ils marchaient toujours, se rapprochaient de la maison blanche.
— En somme, ricana l’armateur, nous avons chacun notre ange gardien. Il vaut mieux que vous dîniez avec nous. Et si même vous voulez accepter une chambre pour la nuit…
Il poussait la grille. On voyait sa femme, sa fille et son gendre qui prenaient le thé sur la terrasse. Le chauffeur réparait une chambre à air qui formait une couronne d’un rouge agressif sur le gravier de la cour.
Ils étaient enfoncés chacun dans un fauteuil d’osier, devant une table qui supportait une bouteille et des verres. Mais ils n’avaient pas rejoint le reste de la famille sur la terrasse. Ils étaient restés dans la cour, près de la porte du salon qui, derrière eux, était peu à peu envahi d’ombre. Les réverbères de Samois s’étaient allumés beaucoup trop tôt, car ils faisaient dans la clarté de simples taches blanches, cependant que les gens du dimanche se raréfiaient, absorbés par la gare.
— Croyez-vous, disait Maigret de sa voix la plus calme, qu’un homme qui en a tué un autre hésite beaucoup, pour assurer sa tranquillité, à en supprimer un second et même, à la rigueur, un troisième ?
Ducrau fumait une énorme pipe en écume, à long bout de merisier, dont il était obligé de tenir le fourneau. Il regarda son compagnon et fut assez longtemps avant de murmurer :
— Que voulez-vous dire ?
— Rien de particulier. Je pense que nous voilà bien assis par une belle fin de dimanche. Le cognac est bon. Les pipes tirent bien. Le vieux Gassin, de son côté, doit prendre l’apéritif. Or, mercredi soir, tout ce qui nous préoccupe aura cessé de nous préoccuper. Le problème aura reçu une solution.
Il parlait rêveusement tandis que Decharme, là-haut, à la terrasse, flambait une allumette dont la flamme dansait un instant sur le ciel pâle.
— Alors, voyez-vous, je me demande qui ne sera plus là.
Ducrau eut un frisson. Il ne put même pas le cacher et il préféra avouer.
— Vous avez une façon de dire cela !
— Où étiez-vous dimanche dernier ?
— Ici. Nous y venons tous les dimanches.
— Et votre fils ?
Les traits durcis, Ducrau répondit :
— Il était ici aussi. Il a passé deux heures à arranger le poste de TSF, qui n’a pas mieux marché.
— Or, il est mort, déjà enterré. Bébert est mort. C’est pourquoi je pense à ce fauteuil et à celui qui l’occupera dimanche prochain.
On se voyait mal. L’odeur des deux pipes s’étirait dans la cour. Ducrau eut un haut-le-corps quand quelqu’un descendit de vélo juste en face de la grille, et c’est de loin qu’il demanda :
— Qu’est-ce que c’est ?
— Pour M. Maigret.
C’était un gamin du pays et, à travers la grille, il tendit une lettre au commissaire.
— On m’a remis ça pour vous près du bureau de tabac.
— Je sais. Merci.
Ducrau n’avait pas bougé. Les femmes quittaient la terrasse parce qu’elles avaient froid, et il était clair que Decharme, debout près de la balustrade, hésitait à se joindre aux deux hommes comme il en brûlait d’envie.
Maigret déchira une première enveloppe à son nom et trouva la lettre écrite un peu plus tôt par Gassin. Elle était adressée à Mme Emma Chatereau, Café des Maraîchers, à Larzicourt (Haute-Marne).
— On peut allumer dans le salon, grommela Ducrau, qui n’osait pas poser de question.
— J’y vois encore assez.
Le papier était du papier de bistrot, l’encre violette, l’écriture toute petite au début, deux fois plus grande à la fin.
Chère Emma,
Je t’écris pour te faire savoir que je me porte bien et j’espère que la présente te trouvera de même. Pourtant, je voudrais te prévenir que s’il arrivait quelque chose, j’aimerais être enterré chez nous, près de notre mère, et pas à Charenton comme je l’avais d’abord dit. De même ne faut-il pas continuer à payer pour la tombe. Quant à l’argent qui est à la Caisse d’épargne, tu trouveras les carnets et tous les papiers dans le tiroir du buffet. Tout ça c’est pour toi. Tu pourras enfin faire mettre un étage à ta maison. Pour le reste, tout va bien puisque je sais ce que j’ai à faire.
Читать дальше