— Un charmant garçon, un peu renfermé, pas très bien portant…
On ne lui connaissait pas de vice, pas de passion. On ne savait pas à quoi il passait ses soirées.
— Il doit rester chez lui à travailler, car, depuis sa maladie, il avait plutôt le travail difficile.
Pas de vie de famille. Pas de copains. Pas de petite amie. Et, un beau matin, il se pendait en s’accusant d’avoir voulu tuer son père !
Il y avait eu néanmoins ces trois mois passés sur la Toison-d’Or avec Aline.
Jean… Aline… Gassin… Ducrau…
Maigret reconnut les grilles de Bercy, puis, à droite, les cheminées de l’usine électrique. Des tramways le dépassaient. Il lui arrivait de s’arrêter sans raison, puis de repartir.
Là-bas, l’écluse N°1 l’attendait, et la maison haute, la péniche, les bistrots, le petit bal, tout un décor, ou plutôt tout un monde lourd de substances, d’odeurs, vies enchevêtrées qu’il essayait de démêler.
C’était sa dernière affaire. Les meubles étaient déjà arrivés dans la bicoque des bords de la Loire.
Il avait mal embrassé sa femme en la quittant. Il avait porté les paquets avec mauvaise humeur. Il n’avait même pas attendu que le train s’ébranlât.
Pourquoi le chef lui avait-il dit ça ?
Et brusquement, Maigret prit le tramway, au lieu de poursuivre sa marche indécise le long des quais.
Le paysage était d’autant plus vide que la lune en éclairait les moindres recoins. Le bistrot de gauche était déjà fermé et, dans celui de Fernand, trois hommes jouaient aux cartes avec le patron.
Quand Maigret passa sur le trottoir, ils entendirent le bruit de ses pas, de l’intérieur, et Fernand leva la tête, reconnut sans doute le commissaire car il ouvrit la porte.
— Encore par ici à cette heure ? Il n’y a pas de nouveau, au moins ?
— Rien de nouveau.
— Vous ne voulez pas prendre quelque chose ?
— Merci.
— Vous avez tort. On bavarderait un moment.
Maigret entra, avec la sensation qu’il faisait une gaffe. Les joueurs attendaient, leurs cartes à la main. Le patron remplit un verre de marc, un second pour lui.
— À votre santé !
— Tu joues, ou tu ne joues pas ?
— Voilà ! Vous permettez, monsieur le commissaire ?
Et celui-ci restait debout à flairer quelque chose d’anormal.
— Vous ne prenez pas une chaise ? Je coupe !
Maigret regarda dehors mais ne vit rien que le décor stagnant dont la lune découpait les contours.
— Curieux, n’est-ce pas, cette histoire de Bébert ?
— Joue ! Tu causeras après.
— Je vous dois combien ? questionna Maigret.
— C’est ma tournée.
— Mais non.
— Mais si. Une seconde, et je suis à vous. Belote !
Il jeta les cartes, se dirigea vers le comptoir.
— Qu’est-ce que vous prenez ? La même chose ? Et vous autres, les enfants ?
Il y avait dans l’air, dans les attitudes, dans les voix, quelque chose de pas net, de pas franc, surtout chez le patron, qui s’acharnait à ne pas laisser s’installer le silence.
— Vous savez que Gassin est toujours aussi soûl ? C’est une vraie neuvaine ! Un grand verre, Henry ? Et toi ?
Il n’y avait plus que le café de vivant sur le quai endormi. Maigret, qui essayait d’observer à la fois le dedans et le dehors, marcha vers la porte.
— À propos, monsieur le commissaire, je voulais vous dire…
— Quoi ? grogna-t-il en se retournant.
— Attendez… Je ne sais plus… C’est idiot… Qu’est-ce que vous prenez ?…
C’était tellement faux que ses copains le regardaient avec gêne. Fernand le sentit lui-même, et ses pommettes devinrent plus rouges.
— Que se passe-t-il ? questionna Maigret.
— Que voulez-vous dire ?
Il tenait la porte ouverte et regardait les bateaux englués dans le canal.
— Pourquoi essaies-tu de me retenir ?
— Moi ? Je vous jure…
Alors le commissaire finit par deviner dans la masse formée par les coques sombres, par les mâts et les cabines, un tout petit point lumineux. Sans se donner la peine de refermer la porte, il traversa les quais, se trouva devant la passerelle de la Toison-d’Or.
Un homme était debout à deux mètres de lui, qu’il faillit ne pas voir.
— Qu’est-ce que vous faites ici ?
— J’attends mon client.
Et, en se retournant, Maigret constata qu’il y avait un peu plus loin un taxi sans lanterne.
L’étroite passerelle fit, sous le poids du commissaire, un bruit de planche remuée. Il y avait une faible lueur derrière les vitraux de la porte et il l’ouvrit sans hésiter, s’engagea dans l’escalier.
— On peut entrer ?
On sentait de la vie. Après quelques marches, Maigret domina la cabine éclairée par une lampe à pétrole. La couverture du lit était faite pour la nuit. Sur la toile cirée de la table, il y avait une bouteille et deux verres.
Et deux hommes étaient assis face à face, silencieux, attentifs : le vieux Gassin, dont les petits yeux étaient menaçants, et, les coudes sur la table, Émile Ducrau, qui avait repoussé sa casquette sur sa nuque.
— Entrez, commissaire. Je me doutais que vous viendriez.
Il ne crânait pas. Il n’était ni gêné, ni surpris. La grosse lampe à pétrole dégageait des bouffées brûlantes, et le calme était si absolu qu’on eût juré qu’avant l’arrivée de Maigret les deux hommes avaient passé des heures de mutisme et d’immobilité. La porte de la seconde cabine était fermée au verrou. Aline dormait-elle ? Écoutait-elle, immobile dans l’obscurité ?
— Mon chauffeur est toujours là ?
Ducrau, comme un homme engourdi, essayait de secouer sa torpeur.
— Vous aimez l’eau-de-vie hollandaise ?
Il alla prendre lui-même un verre dans le buffet, l’emplit de liquide incolore et voulut saisir son propre verre. Mais à ce moment, Gassin, d’un geste brutal, balaya la table. Bouteille et verres roulèrent sur le plancher. La bouteille, par miracle, ne se brisa pas, perdit son bouchon et fit entendre un long glouglou.
Ducrau n’avait pas tressailli. Peut-être s’attendait-il à un acte de ce genre ? Quant à Gassin, à deux doigts d’une crise furieuse, il respirait avec force, les poings serrés, le torse en avant.
Quelqu’un remuait dans la cabine voisine. Le chauffeur arpentait toujours le quai. Gassin resta encore un moment comme en suspens et enfin il s’abattit sur sa chaise, la tête entre les mains, en sanglotant :
— Bon sort de bon sort !
Ducrau montrait l’écoutille à Maigret et, en passant, se contentait de toucher l’épaule du vieux. C’était fini. Sur le pont, ils prenaient un bain d’air et comme de limpidité. Le chauffeur courait vers sa voiture. Ducrau s’arrêta un moment, la main sur le bras de son compagnon.
— J’ai fait tout ce que je pouvais. Vous rentrez à Paris ?
Ils gravissaient les marches de l’escalier de pierre et l’auto ronronnait, portière ouverte. Le commissaire aperçut, derrière les vitres du bistrot, la silhouette de Fernand, qui devait regarder la voiture.
— C’est vous qui avez donné des ordres pour qu’on ne vous dérange pas ?
— À qui ?
Maigret esquissa un geste de la main, que son compagnon comprit.
— Il a fait ça ?
Ducrau sourit, flatté et mécontent.
— Braves idiots ! grommela-t-il. Montez ! Tout droit, chauffeur. Vers le centre de la ville.
Il retira sa casquette pour se passer la main dans les cheveux.
— Vous me cherchiez ?
Maigret n’avait rien à répondre et, d’ailleurs, son interlocuteur n’attendait pas de réponse.
— Vous avez réfléchi à ce que je vous ai proposé ce matin ?
Mais Ducrau n’espérait pas. Peut-être même eût-il été déçu par une bonne réponse.
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