Il y avait quelques tables, des bancs, puis un espace vide et, sur un mur, une vieille toile de fond qui avait dû servir jadis dans un théâtre.
— Qui est là ? cria-t-on du haut de l’escalier.
— Quelqu’un.
On acheva de se laver, car un robinet coulait et des gouttes d’eau éclaboussaient un évier. Une femme descendit, en pantoufles, en peignoir, et murmura :
— Ah ! c’est vous.
Elle aussi, comme tout Charenton, connaissait déjà Maigret. Elle avait été jolie. Un peu épaissie, amollie par cette vie de serre chaude, elle gardait un certain charme fait de nonchalance et de sérénité.
— Vous voulez boire quelque chose ?
— Servez-nous à tous deux un apéritif quelconque.
Elle but de la gentiane. Elle avait une façon bien à elle de poser ses deux coudes rapprochés sur la table, et alors les seins, pressés l’un contre l’autre, jaillissaient à demi du peignoir.
— Je me doutais bien que vous viendriez. À votre santé !
Elle n’avait pas peur. La police ne l’impressionnait pas.
— C’est vrai, ce qu’on raconte ?
— À quel propos ?
— Au sujet de Bébert. Bon ! j’en dis trop. Tant pis ! Sans compter qu’il n’y a rien de moins sûr. On dit que c’est le vieux Gassin…
— … qui a fait le coup ?
— Il en parle en tout cas comme s’il savait. Encore un verre ?
— Et Ducrau ?
— Quoi ?
— Il n’est pas venu hier ?
— Il vient souvent me tenir compagnie. On est de vieux copains, bien que maintenant ce soit un homme riche. Il n’est pas fier. Il s’assied là, à votre place. On prend un verre tous les deux. De temps en temps il me demande de mettre cinq sous pour la musique.
— Il est venu hier ?
— Oui. Il n’y a bal que le samedi et le dimanche, quelquefois le lundi. Les autres jours, je ne ferme pas, par habitude, mais je suis pour ainsi dire toute seule. Du temps de mon mari, c’était différent, parce qu’on faisait le restaurant.
— À quelle heure est-il parti ?
— Vous avez cette idée-là ? Vous avez tort, laissez-moi vous le dire. Je le connais. Il me caressait déjà à l’occasion quand il n’avait que son petit remorqueur. Et jamais, je ne sais pas pourquoi, il n’a essayé d’en faire davantage avec moi. Pourtant d’habitude !… Vous le savez aussi bien que moi ! Hier, il était triste…
— Il a bu ?
— Deux ou trois verres, et cela ne lui fait rien, à lui. Il me disait :
« — Si tu savais, Marthe, ce que ces crabes me dégoûtent ! Je crois bien que je vais traîner toute la nuit dans les bobinards. Quand je pense qu’ils sont tous là autour du petit…
Maigret ne sourit pas, cette fois, en retrouvant les fameux « crabes ». Il regarda autour de lui le décor miteux, les tables, les bancs, la toile de fond, puis la brave femme qui finissait sa seconde gentiane à petites gorgées.
— Vous ne savez pas à quelle heure il est parti ?
— Peut-être minuit ? Peut-être moins ? Avouez que c’est quand même malheureux d’avoir tant d’argent et de n’être pas heureux !
Maigret ne sourit pas davantage.
VI
— Le plus curieux, conclut Maigret, c’est que je suis persuadé que l’histoire est toute simple.
C’était chez le chef de la PJ, à l’heure où les bureaux sont vides. Un soleil pourpre se couchait sur Paris, et la perspective de la Seine enjambée par le Pont-Neuf était barbouillée de rouge, de bleu et d’ocre. Les deux hommes, debout devant une fenêtre, bavardaient à bâtons rompus, distraits par la molle flânerie des passants.
— Quant à mon bonhomme…
Sonnerie de téléphone. Le chef décrocha.
— Bonjour, madame. Vous allez bien ? Je vous le passe.
C’était Mme Maigret, un peu affolée.
— Tu as oublié de me téléphoner. Mais si, il avait été convenu que tu me téléphonerais à quatre heures. Les meubles sont arrivés là-bas, et il faut que je parte. Tu peux venir tout de suite ?
Avant de prendre congé, le commissaire expliqua au chef :
— J’avais oublié mon déménagement. Les meubles sont partis hier soir en tapissière. Or, ma femme doit être à la campagne pour les recevoir.
Le directeur de la Police judiciaire haussa les épaules, et Maigret, qui s’en aperçut, s’arrêta sur le seuil.
— Que voulez-vous dire, patron ?
— Que vous ferez comme les autres, c’est-à-dire qu’avant un an vous aurez repris du service, mais cette fois pour une banque ou une compagnie d’assurances.
Il y avait de la mélancolie, ce soir-là, dans le bureau envahi par le crépuscule, une mélancolie très fluide que les deux hommes feignirent d’ignorer.
— Je vous jure que non.
— À demain. Pas de gaffe avec Ducrau, surtout, car il doit avoir deux ou trois députés dans sa manche.
Maigret prit un taxi et arriva quelques minutes plus tard dans son appartement du boulevard Edgar-Quinet. Sa femme était affairée. Deux pièces étaient vides, et dans les autres des paquets s’entassaient sur les meubles. Quelque chose cuisait, non sur le fourneau, qui était déjà expédié, mais sur un réchaud à alcool.
— Tu ne peux vraiment pas venir avec moi ? Tu reprendrais le train demain soir. C’est pour décider de la place des meubles.
Non seulement c’était impossible, mais Maigret n’en avait pas envie. Cela lui faisait certes un drôle d’effet de rentrer dans cette maison dévastée qu’ils allaient quitter pour toujours, mais ce qui lui faisait un effet plus étrange encore, c’était la vue de certaines choses que sa femme se préparait à emporter, et aussi des phrases qu’elle prononçait sans cesser de s’agiter.
— Tu as vu les fauteuils pliants qu’on a livrés ? Quelle heure as-tu ? C’est Mme Bigaud qui a téléphoné pour les meubles. Le temps est superbe et les cerisiers sont blancs de fleurs. Quant à la chèvre dont elle nous avait parlé, elle n’est pas à vendre, mais son propriétaire nous donnera son petit si elle en a un cette année.
Maigret, qui approuvait en souriant, n’y était pas du tout.
— Mange toujours, criait Mme Maigret de la pièce voisine. Moi je n’ai pas faim.
Lui non plus. Il grignota. Puis il dut descendre les bagages encombrants, aux formes biscornues – il y avait même des outils de jardin ! – qui emplirent un taxi.
— Gare d’Orsay.
Il embrassa sa femme à la portière du train et, vers onze heures, il se trouva seul au bord de la Seine, mécontent de quelque chose ou de quelqu’un.
Un peu plus loin, quai des Célestins, il passa devant les bureaux de Ducrau. Il n’y avait pas de lumière. Les rayons obliques d’un bec de gaz faisaient scintiller les plaques de cuivre. Et des bateaux, tout au long des berges, étaient mollement couchés sur le fleuve.
Pourquoi le chef lui avait-il dit ça ? C’était idiot ! Maigret avait vraiment envie de campagne, de quiétude, de lecture. Il était fatigué.
Et pourtant il ne parvenait pas à suivre sa femme en pensée. Il essayait de se souvenir de ce qu’elle lui avait dit à propos de la chèvre et d’autres choses encore. Mais en réalité il se demandait, en regardant le fourmillement des lumières sur l’autre rive de la Seine : « Où peut être Ducrau à cette heure-ci ? Est-il enfin rentré chez lui, malgré son horreur pour le « carnaval » ? Dîne-t-il, les coudes sur la table, dans un grand restaurant ou dans un bistrot de chauffeurs ? Va-t-il à nouveau traîner de maison close en maison close en portant au bras le deuil de son fils ? »
Rien sur ce Jean Ducrau, rien de rien ! Il y a comme cela des êtres sur qui les gens n’ont rien à dire. Deux inspecteurs s’en étaient occupés, au Quartier latin, à l’École des chartes, à Charenton.
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