« Regarde-moi ça. »
Reed mit son téléphone sous le nez de Fran.
« Déjà cinquante réponses. »
Sur l’écran défilaient les photos de nombreuses femmes. C’était le docteur Patel qui leur avait parlé de cette application, qui avait été conçue par un membre de sa famille. Le psychologue avait participé à la mise au point de l’algorithme.
« Et elles veulent toutes te rencontrer ? demanda Fran.
— Pas simplement me rencontrer. Elles veulent m’épouser. Dire qu’on pensait que ça allait être compliqué ! »
Reed tenait son téléphone dans le creux de la paume, balayant les profils à droite et à gauche du bout du pouce. Cet homme ne laissait pas grand-chose le ralentir ou l’abattre, et surtout pas un membre manquant.
« T’épouser ? De parfaites inconnues veulent t’épouser ? Elles sont au courant pour… tu sais quoi ? »
Reed cliqua sur sa photo de profil. Elle le montrait clairement. Il était en uniforme, avec un bras en moins.
« La seule chose qu’une femme aime plus qu’un homme en uniforme, c’est une âme blessée qu’elle pense pouvoir guérir. »
Fran soupira, mais pas parce que Reed se comportait comme un blaireau. Fran savait que son ami s’attendait vraiment à trouver l’amour dans cette affaire. Reed était quelqu’un d’optimiste, parfois presque trop.
« Cette appli calcule la compatibilité jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Si je n’arrive pas à trouver la femme de ma vie là-dessus, c’est qu’elle n’existe pas. J’en ai sélectionné cinq. Je suis compatible à quatre-vingt-dix-huit pour cent avec celle-là. »
Reed lui montra la photo d’une jolie femme. Le portrait était bien composé, comme celui d’un mannequin. Elle était blonde avec des yeux vert pâle, et un petit peu trop de maquillage au goût de Fran.
« Elle est pour ainsi dire parfaite, dit Reed. Je l’ai invitée à prendre un verre ce week-end. Mais elle n’est pas en ville, elle devrait rentrer à la fin du mois. »
Fran ne savait pas vraiment que dire. Il n’arrivait pas à déterminer s’il devait retirer Reed de la liste des soldats à caser, ou s’il devrait au contraire le surveiller d’encore plus près pour s’assurer que son avenir était réellement établi. Fran était déterminé à voir tous les autres hommes bien installés et autorisés à rester au ranch après son départ. Peut-être que ces histoires de mariage arrangé pouvaient fonctionner, surtout si toutes les personnes impliquées savaient dès le départ dans quoi elles s’engageaient.
Reed continua à détailler à Fran tous les traits de cette femme. Mais quelque chose d’autre avait attiré son attention. Sean Jeffries était en train de descendre les marches du bâtiment réservé aux soins, une grange qu’ils avaient réaménagée pour le docteur Patel ainsi que pour les infirmières et le reste du personnel qui venait s’occuper d’eux et des animaux thérapeutiques. Sean retint la porte, faisant bien attention à placer son visage afin que seul son bon côté soit visible par la personne qui sortait.
Cette personne, c’était Ruhi Patel, la fille du docteur Patel. Ruhi était infirmière et venait souvent aider son père à s’occuper des soldats qui vivaient au ranch ou s’y rendaient pour des soins.
Ruhi et le docteur Patel discutaient en descendant les marches. Sean regardait ses pieds. Mais Fran le vit jeter quelques regards à la jeune infirmière.
Fran soupira. Il soupçonnait depuis longtemps que Sean en pinçait pour Ruhi. Si c’était le cas, il n’accepterait jamais de se trouver une épouse sur une application de rencontre. Ce qui signifiait que Sean devrait lui aussi quitter le ranch.
Le docteur Patel releva les yeux et aperçut les deux hommes. Il leur fit signe d’approcher.
« Je vois que vous utilisez l’application, dit-il à Reed.
— J’ai un rencard la semaine prochaine avec quelqu’un avec qui j’ai soixante-douze pour cent de compatibilité, » répondit Reed en levant son téléphone pour montrer une brune au visage rond.
Il semblait bien qu’il avait déjà oublié le mannequin et ses quatre-vingt-dix-huit pour cent de compatibilité.
« Je trouve ça criminel, ce qu’ils vous forcent tous à faire, dit Ruhi. Vous obliger à vous marier juste pour garder votre foyer.
— Je pensais que tu croyais aux mariages arrangés, dit Reed.
— Ça, c’est du mariage forcé. C’est illégal.
— Personne ne nous force à quoi que ce soit, répondit Reed. On n’est pas obligé de le faire si on n’a pas envie. On peut vivre ailleurs et venir ici pour les soins. »
Sean détourna les yeux. Fran savait qu’il n’avait nulle part où aller, ce qui voulait dire que, dans son cas, la situation était forcée. Fran ne voulait pas partir non plus. Il adorait se réveiller tous les matins sur le ranch. Mais il n’avait pas le choix. Son cœur ne le laisserait pas rester.
« Mon père essaye de me trouver quelqu’un depuis que je suis adolescente, dit Ruhi. Les mariages arrangés ne m’intéressent pas. Je ne suis pas sûre de vouloir me marier tout court. À notre époque, ce n’est plus nécessaire. »
La façon dont Sean avala sa salive indiqua à Fran qu’il ne se contentait pas d’en pincer pour elle. Il avait l’air d’être complètement amoureux. Cela risquait de devenir un problème.
« Et vous, Francisco ? demanda le docteur Patel. Vous recherchez aussi une épouse ?
— Je ne peux donner mon cœur à personne. Il est déjà brisé. »
Il avait dit ça avec un sourire, espérant déclencher quelques rires. Il n’en récolta aucun. Tous connaissaient sa situation.
« C’est un peu cliché, mais on dit que l’amour guérit toutes les blessures, » dit le docteur Patel.
Fran aurait voulu lui répondre que l’amour ne pouvait pas déplacer des morceaux de métal, mais il garda sa langue dans sa poche et hocha la tête.
« Si vous n’êtes pas prêt pour l’amour, peut-être pouvez-vous au moins donner un peu de votre temps pour inspirer la prochaine génération ? C’est le jour des jeunes à l’église demain. Quelque chose me dit que votre point de vue, en particulier au sujet des bienfaits d’une bonne éducation, pourrait éclairer quelques jeunes âmes. »
Éva et Carlos grimpèrent les escaliers qui menaient à leur appartement, au troisième étage. Au rez-de-chaussée, du papier aluminium couvrait les trous dans les moustiquaires d’une de leurs voisines. Dans ce qui tenait vaguement lieu de cour, les rares touffes d’herbes perdaient la bataille face à la terre nue.
Il fallait une clef pour ouvrir la lourde porte en verre blindé de l’immeuble. Mais, comme d’habitude, elle était maintenue ouverte, si bien que n’importe qui pouvait entrer. Éva ne prit même pas la peine de retirer le carton qui la bloquait. Elle savait que, dès que la porte se fermerait, quelqu’un d’autre glisserait de quoi la garder ouverte.
Son frère la suivit tandis qu’elle grimpait les escaliers, des insectes fuyant à leur arrivée. Dans un coin, un rongeur les regardait, l’air agacé d’avoir vu sa tranquillité dérangée par le bruit de leurs pas.
Quand ils atteignirent leur porte, Éva sortit ses clefs. Elle fit jouer trois verrous, puis la porte s’entrouvrit, mais à peine. La chaîne était attachée.
« Rosalee, » appela Éva dans l’embrasure.
Ils entendirent du mouvement à l’intérieur, puis le son de pieds nus dans des chaussettes sur le vieux parquet. Sans chaussettes, les échardes étaient un risque permanent.
Des yeux bruns apparurent dans l’embrasure de la porte, puis celle-ci se referma. Ils entendirent le bruit de la chaîne, puis la porte s’ouvrit juste assez pour laisser passer leurs deux corps. Enfin, les claquements de la porte et de tous les verrous en train d’être réenclenchés.
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