Au moment de voir se réaliser enfin le rêve de son ambitieuse vie, la dernière espérance qui l’avait jusqu’alors soutenue lui échappait à jamais.
Cette affreuse déception devait avoir sur sa santé, momentanément améliorée, une réaction mortelle.
Renversée dans son fauteuil, agitée d’un tremblement fiévreux, ses deux mains croisées et crispées sur ses genoux, le regard fixe, la comtesse attendit avec effroi la première parole de Rodolphe.
Connaissant l’impétuosité du caractère du prince, elle pressentait qu’au brisement douloureux qui arrachait tant de pleurs à cet homme aussi résolu qu’inflexible, succéderait quelque emportement terrible.
Tout à coup Rodolphe redressa la tête, essuya ses larmes, se leva debout et s’approchant de Sarah, les bras croisés sur sa poitrine, l’air menaçant, impitoyable… il la contempla quelques moments en silence, puis il dit d’une voix sourde:
– Cela devait être… j’ai tiré l’épée contre mon père… je suis frappé dans mon enfant… Juste punition du parricide… Écoutez-moi, madame.
– Parricide!… vous! mon Dieu! Ô funeste jour! qu’allez-vous donc encore m’apprendre?
– Il faut que vous sachiez dans ce moment suprême, tous les maux causés par votre implacable ambition, par votre féroce égoïsme… Entendez-vous, femme sans cœur et sans foi? Entendez-vous, mère dénaturée?…
– Grâce!… Rodolphe…
– Pas de grâce pour vous… qui, autrefois, sans pitié pour un amour sincère, exploitiez froidement, dans l’intérêt de votre exécrable orgueil, une passion généreuse et dévouée que vous feigniez de partager… Pas de grâce pour vous qui avez armé le fils contre le père!… Pas de grâce pour vous qui, au lieu de veiller pieusement sur votre enfant, l’avez abandonnée à des mains mercenaires, afin de satisfaire votre cupidité par un riche mariage… comme vous aviez jadis assouvi votre ambition effrénée en m’amenant à vous épouser… Pas de grâce pour vous qui, après avoir refusé mon enfant à ma tendresse, venez de causer sa mort par vos fourberies sacrilèges!… Malédiction sur vous… vous… mon mauvais génie et celui de ma race!…
– Ô mon Dieu!… il est sans pitié! Laissez-moi!… laissez-moi!
– Vous m’entendrez… vous dis-je!… Vous souvenez-vous du dernier jour… où je vous ai vue… il y a dix-sept ans de cela vous ne pouviez plus cacher les suites de notre secrète union, que, comme vous, je croyais indissoluble… Je connaissais le caractère inflexible de mon père… je savais quel mariage politique il projetait pour moi… Bravant son indignation, je lui déclarai que vous étiez ma femme devant Dieu et devant les hommes… que dans peu de temps vous mettriez au monde un enfant, fruit de notre amour… La colère de mon père fut terrible… il ne voulait pas croire à mon mariage… tant d’audace lui semblait impossible… il me menaça de son courroux si je me permettais de lui parler encore d’une semblable folie… Alors je vous aimais comme un insensé… dupe de vos séductions… je croyais que votre cœur d’airain avait battu pour moi… Je répondis à mon père que jamais je n’aurais d’autre femme que vous… À ces mots, son emportement n’eut plus de bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s’écria que notre mariage était nul; que, pour vous punir de votre audace, il vous ferait attacher au pilori de la ville… Cédant à une folle passion… à la violence de mon caractère… j’osai défendre à mon père, à mon souverain… de parler ainsi de ma femme… j’osai le menacer. Exaspéré par cette insulte, mon père leva la main sur moi; la rage m’aveugla… je tirai mon épée… je me précipitai sur lui… Sans Murph qui survint et détourna le coup… j’étais parricide de fait… comme je l’ai été d’intention!… Entendez-vous… parricide! Et pour vous défendre… vous!…
– Hélas! j’ignorais ce malheur!
– En vain j’avais cru jusqu’ici expier mon crime… le coup qui me frappe aujourd’hui est ma punition.
– Mais moi, n’ai-je pas aussi bien souffert de la dureté de votre père, qui a rompu notre mariage? Pourquoi m’accuser de ne pas vous avoir aimé… lorsque…
– Pourquoi?… s’écria Rodolphe, en interrompant Sarah et jetant sur elle un regard de mépris écrasant. Sachez-le donc, et ne vous étonnez plus de l’horreur que vous m’inspirez. Après cette scène funeste dans laquelle j’avais menacé mon père, je rendis mon épée. Je fus mis au secret le plus absolu. Polidori, par les soins de qui notre mariage avait été conclu, fut arrêté; il prouva que cette union était nulle, que le ministre qui l’avait bénie était un ministre supposé, et que vous, votre frère et moi, nous avions été trompés. Pour désarmer la colère de mon père à son égard, Polidori fit plus: il lui remit une de vos lettres à votre frère, interceptée lors d’un voyage que fit Seyton.
– Ciel!… il serait possible?
– Vous expliquez-vous mes mépris maintenant?
– Oh! assez… assez.
– Dans cette lettre, vous dévoiliez vos projets ambitieux avec un cynisme révoltant. Vous me traitiez avec un dédain glacial; vous me sacrifiiez à votre orgueil infernal; je n’étais que l’instrument de la fortune souveraine qu’on vous avait prédite… vous trouviez enfin que mon père vivait bien longtemps.
– Malheureuse que je suis! À cette heure je comprends tout.
– Et pour vous défendre j’avais menacé la vie de mon père. Lorsque le lendemain, sans m’adresser un seul reproche, il me montra cette lettre… cette lettre qui à chaque ligne révélait la noirceur de votre âme, je ne pus que tomber à genoux et demander grâce. Depuis ce jour j’ai été poursuivi par un remords inexorable. Bientôt, je quittai l’Allemagne pour de longs voyages; alors commença l’expiation que je me suis imposée… Elle ne finira qu’avec ma vie… Récompenser le bien, poursuivre le mal, soulager ceux qui souffrent, sonder toutes les plaies de l’humanité pour tâcher d’arracher quelques âmes à la perdition, telle est la tâche que je me suis donnée.
– Elle est noble et sainte, elle est digne de vous.
– Si je vous parle de ce vœu, reprit Rodolphe avec autant de dédain que d’amertume, de ce vœu que j’ai accompli selon mon pouvoir partout où je me suis trouvé, ce n’est pas pour être loué par vous. Écoutez-moi donc. Dernièrement j’arrive en France; mon séjour dans ce pays ne devait pas être perdu pour l’expiation. Tout en voulant secourir d’honnêtes infortunes, je voulus aussi connaître ces classes que la misère écrase, abrutit et déprave, sachant qu’un secours donné à propos, que quelques généreuses paroles, suffisent souvent à sauver un malheureux de l’abîme. Afin de juger par moi-même, je pris l’extérieur et le langage des gens que je désirais observer. Ce fut lors d’une de ces explorations… que… pour la première fois… je… je… rencontrai… Puis, comme s’il eût reculé devant cette révélation terrible, Rodolphe ajouta après un moment d’hésitation: – Non… non; je n’en ai pas le courage.
– Qu’avez-vous donc à m’apprendre encore, mon Dieu?
– Vous ne le saurez que trop tôt… mais, reprit-il avec une sanglante ironie, vous portez au passé un si vif intérêt que je dois vous parler des événements qui ont précédé mon retour en France. Après de longs voyages je revins en Allemagne; je m’empressai d’obéir aux volontés de mon père; j’épousai une princesse de Prusse. Pendant mon absence vous aviez été chassée du grand-duché. Apprenant plus tard que vous étiez mariée au comte Mac-Gregor, je vous redemandai ma fille avec instance: vous ne me répondîtes pas; malgré toutes mes informations je ne pus jamais savoir où vous aviez envoyé cette malheureuse enfant, au sort de laquelle mon père avait libéralement pourvu. Il y a dix ans seulement, une lettre de vous m’apprit que notre fille était morte. Hélas! plût à Dieu qu’elle fût morte, alors… j’aurais ignoré l’incurable douleur qui va désormais désespérer ma vie.
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