– Vous avez raison, Tom, la chute serait affreuse, car mes espérances n’ont jamais été plus près de se réaliser. J’en suis certaine, ce qui m’a empêchée de succomber à mes souffrances a été ma pensée constante de profiter de la toute-puissante révélation que m’a faite cette femme au moment de m’assassiner.
– De même pendant votre délire… vous reveniez sans cesse à cette idée.
– Parce que cette idée seule soutenait ma vie chancelante. Quel espoir!… princesse souveraine… presque reine!… ajouta-t-elle avec enivrement.
– Encore une fois, Sarah, pas de rêves insensés; le réveil serait terrible.
– Des rêves insensés?… Comment! lorsque Rodolphe saura que cette jeune fille aujourd’hui prisonnière à Saint-Lazare [2], et autrefois confiée au notaire qui l’a fait passer pour morte, est notre enfant, vous croyez que…
Seyton interrompit sa sœur:
– Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent les raisons d’État, les convenances politiques avant les devoirs naturels.
– Comptez-vous si peu sur mon adresse?
– Le prince n’est plus l’adolescent candide et passionné que vous avez autrefois séduit; ce temps est bien loin de lui… et de vous, ma sœur.
Sarah haussa légèrement les épaules et dit:
– Savez-vous pourquoi j’ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de corail, pourquoi j’ai mis cette robe blanche? C’est que la première fois que Rodolphe m’a vue, à la cour de Gerolstein, j’étais vêtue de blanc, et je portais ce même bandeau de corail dans mes cheveux.
– Comment! dit Thomas Seyton en regardant sa sœur avec surprise, vous voulez évoquer ces souvenirs? vous n’en redoutez pas au contraire l’influence?
– Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd’hui changés par l’âge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune fille de seize ans qu’il a éperdument aimée, qu’il a seule aimée, car j’étais son premier amour… Et cet amour, unique dans la vie de l’homme, laisse toujours dans son cœur des traces ineffaçables. Aussi, croyez-moi, mon frère, la vue de cette parure réveillera chez Rodolphe non-seulement les souvenirs de son amour, nais encore ceux de sa jeunesse… Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux et précieux.
– Mais à ces doux souvenirs s’en joignent de terribles; et le sinistre dénoûment de votre amour? et l’odieuse conduite du père du prince envers vous? et votre silence obstiné lorsque Rodolphe, après votre mariage avec le comte Mac-Gregor, vous redemandait votre fille alors tout enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort il y a dix ans? Oubliez-vous donc que depuis ce temps le prince n’a eu pour vous que mépris et haine?
– La pitié a remplacé la haine. Depuis qu’il m’a sue mourante, chaque jour il a envoyé le baron de Graün s’informer de mes nouvelles.
– Par humanité.
– Tout à l’heure, il m’a fait répondre qu’il allait venir ici. Cette concession est immense, mon frère.
– Il vous croit expirante; il suppose qu’il s’agit d’un dernier adieu, et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui écrire la révélation que vous allez lui faire.
– Je sais pourquoi j’agis ainsi. Cette révélation le comblera de surprise, de joie et je serai là pour profiter de son premier élan d’attendrissement. Aujourd’hui, ou jamais, il me dira: «Un mariage doit légitimer la naissance de notre enfant.» S’il le dit, sa parole est sacrée, et l’espoir de toute ma vie est enfin réalisé.
– S’il vous fait cette promesse, oui.
– Et pour qu’il la fasse, rien n’est à négliger dans cette circonstance décisive. Je connais Rodolphe, il me hait, quoique je ne devine pas le motif de sa haine, car jamais je n’ai manqué devant lui au rôle que je m’étais imposé.
– Peut-être, car il n’est pas homme à haïr sans raison.
– Il n’importe; une fois certain d’avoir retrouvé sa fille, il surmontera son aversion pour moi, et ne reculera devant aucun sacrifice pour assurer à son enfant le sort le plus enviable, pour la rendre aussi magnifiquement heureuse qu’elle aura été jusqu’alors infortunée.
– Qu’il assure le sort le plus brillant à votre fille, soit; mais entre cette réparation et la résolution de vous épouser afin de légitimer la naissance de cette enfant, il y a un abîme.
– Son amour de père comblera cet abîme.
– Mais cette infortunée a sans doute vécu jusqu’ici dans un état précaire ou misérable?
– Rodolphe voudra d’autant plus l’élever qu’elle aura été plus abaissée.
– Songez-y donc, la faire asseoir au rang des familles souveraines de l’Europe! la reconnaître pour sa fille aux yeux de ces princes, de ces rois dont il est le parent ou l’allié!
– Ne connaissez-vous pas son caractère étrange, impétueux et résolu, son exagération chevaleresque à propos de tout ce qu’il regarde comme juste et commandé par le devoir?
– Mais cette malheureuse enfant a peut-être été si viciée par la misère où elle doit avoir vécu, que le prince, au lieu d’éprouver de l’attrait pour elle…
– Que dites-vous? s’écria Sarah en interrompant son frère. N’est-elle pas aussi belle jeune fille qu’elle était ravissante enfant? Rodolphe, sans la connaître, ne s’était-il pas assez intéressé à elle pour vouloir se charger de son avenir? Ne l’avait-il pas envoyée à sa ferme de Bouqueval dont nous l’avons fait enlever?…
– Oui, grâce à votre persistance à vouloir rompre tous les liens d’affection du prince, dans l’espoir insensé de le ramener un jour à vous.
– Et cependant, sans cet espoir insensé, je n’aurais pas découvert, au prix de ma vie, le secret de l’existence de ma fille. N’est-ce pas enfin par cette femme qui l’avait arrachée de la ferme que j’ai connu l’indigne fourberie du notaire Jacques Ferrand?
– Il est fâcheux qu’on m’ait refusé ce matin l’entrée de Saint-Lazare, où se trouve, vous a-t-on dit, cette malheureuse enfant; malgré ma vive insistance, on en a voulu répondre à aucun des renseignements que je demandais, parce que je n’avais pas de lettre d’introduction auprès du directeur de la prison. J’ai écrit au préfet en votre nom, mais je n’aurai sans doute sa réponse que demain, et le prince va être ici tout à l’heure. Encore une fois, je regrette que vous ne puissiez lui présenter vous-même votre fille; il eût mieux valu attendre sa sortie de prison avant de mander le grand-duc ici.
– Attendre! et sais-je seulement si la crise salutaire où je me trouve durera jusqu’à demain? Peut-être suis-je passagèrement soutenue par la seule énergie de mon ambition.
– Mais quelles preuves donnerez-vous au prince? Vous croira-t-il?
– Il me croira lorsqu’il aura lu le commencement de la révélation que j’écrivais sous la dictée de cette femme quand elle m’a frappée, révélation dont heureusement je n’ai oublié aucune circonstance; il me croira lorsqu’il aura lu votre correspondance avec M meSéraphin et Jacques Ferrand jusqu’à la mort supposée de l’enfant; il me croira lorsqu’il aura entendu les aveux du notaire, qui, épouvanté de mes menaces, sera ici tout à l’heure; il me croira lorsqu’il verra le portrait de ma fille à l’âge de six ans, portrait qui, m’a dit cette femme, est encore à cette heure d’une ressemblance frappante. Tant de preuves suffiront pour montrer au prince que je dis vrai, et pour décider chez lui ce premier mouvement qui peut faire de moi presque une reine… Ah! ne fût-ce qu’un jour, une heure, au moins je mourrais contente!
À ce moment, on entendit le bruit d’une voiture qui entrait dans la cour.
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