N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
(À un pâtissier, lui montrant des pains).
Vous avez mal placé la fente de ces miches.
Au milieu la césure, - entre les hémistiches !
(À un autre, lui montrant un pâté inachevé).
À ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit...
(À un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles).
Et toi, sur cette broche interminable, toi,
Le modeste poulet et la dinde superbe,
Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
Alternait les grands vers avec les plus petits,
Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
UN AUTRE APPRENTI, s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette.
Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire
Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
(Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie).
RAGUENEAU, ébloui.
Une lyre !
L'APPRENTI.
En pâte de brioche.
RAGUENEAU, ému.
Avec des fruits confits !
L'APPRENTI.
Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
RAGUENEAU, lui donnant de l'argent.
Va boire à ma santé !
(Apercevant Lise qui entre).
Chut ! ma femme ! Circule,
Et cache cet argent !
(À Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné).
C'est beau ?
LISE.
C'est ridicule !
(Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier).
RAGUENEAU.
Des sacs ?.. Bon. Merci.
(Il les regarde).
Ciel ! Mes livres vénérés !
Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
Pour en faire des sacs à mettre des croquantes...
Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
LISE, sèchement.
Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
Ce que laissent ici, pour unique paiement,
Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
RAGUENEAU.
Fourmi !.. n'insulte pas ces divines cigales !
LISE.
Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
Vous ne m'appeliez pas bacchante, - ni fourmi !
RAGUENEAU.
Avec des vers, faire cela !
LISE.
Pas autre chose.
RAGUENEAU.
Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
Scène II
Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.
RAGUENEAU.
Vous désirez, petits ?
PREMIER ENFANT.
Trois pâtés.
RAGUENEAU, les servant.
Là, bien roux...
Et bien chauds.
DEUXIÈME ENFANT.
S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
RAGUENEAU, saisi, à part.
Hélas ! un de mes sacs !
(Aux enfants).
Que je les enveloppe ?..
(Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit).
« Tel Ulysses, le jour qu'il quitta Pénélope ... »
Pas celui-ci !..
(Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pâtés, il lit).
« Le blond Phœbus... » Pas celui-là !
(Même jeu).
LISE, impatientée.
Eh bien ! qu'attendez-vous ?
RAGUENEAU.
Voilà, voilà, voilà !
(Il en prend un troisième et se résigne).
Le sonnet à Philis !.. mais c'est dur tout de même !
LISE.
C'est heureux qu'il se soit décidé !
(Haussant les épaules).
Nicodème !
(Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence).
RAGUENEAU, profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la porte.
Pst !.. Petits !.. Rendez-moi le sonnet à Philis,
Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
(Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant).
« Philis !.. » Sur ce doux nom, une tache de beurre !..
« Philis !.. »
(Cyrano entre brusquement).
Scène III
Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.
CYRANO.
Quelle heure est-il ?
RAGUENEAU, le saluant avec empressement.
Six heures.
CYRANO, avec émotion.
Dans une heure !
(Il va et vient dans la boutique).
RAGUENEAU, le suivant.
Bravo ! J'ai vu...
CYRANO.
Quoi donc !
RAGUENEAU.
Votre combat !..
CYRANO.
Lequel ?
RAGUENEAU.
Celui de l'hôtel de Bourgogne !
CYRANO, avec dédain.
Ah !.. Le duel !..
RAGUENEAU, admiratif.
Oui, le duel en vers !..
LISE.
Il en a plein la bouche !
CYRANO.
Allons ! tant mieux !
RAGUENEAU, se fendant avec une broche qu'il a saisi.
« À la fin de l'envoi, je touche !..
À la fin de l'envoi, je touche !.. » Que c'est beau !
(Avec un enthousiasme croissant).
« À la fin de l'envoi... »
CYRANO.
Quelle heure, Ragueneau ?
RAGUENEAU, restant fendu pour regarder l'horloge.
Six heures cinq !.. « ... je touche ! »
(Il se relève).
... Oh ! faire une ballade !
LISE, à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré distraitement la main.
Qu'avez-vous à la main ?
CYRANO.
Rien. Une estafilade.
RAGUENEAU.
Courûtes-vous quelque péril ?
CYRANO.
Aucun péril.
LISE, le menaçant du doigt.
Je crois que vous mentez !
CYRANO.
Mon nez remuerait-il ?
Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
(Changeant de ton).
J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
Vous nous laisserez seuls.
RAGUENEAU.
C'est que je ne peux pas ;
Mes rimeurs vont venir...
LISE, ironique.
Pour leur premier repas.
CYRANO.
Tu les éloigneras quand je te ferai signe...
L'heure ?
RAGUENEAU.
Six heures dix.
CYRANO, s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier.
Une plume ?..
RAGUENEAU, lui offrant celle qu'il a à son oreille.
De cygne.
UN MOUSQUETAIRE, superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor.
Salut !
(Lise remonte vivement vers lui).
CYRANO, se retournant.
Qu'est-ce ?
RAGUENEAU.
Un ami de ma femme. Un guerrier
Terrible, - à ce qu'il dit !..
CYRANO, reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau.
Chut !..
Écrire, - plier, -
(À lui-même).
Lui donner, - me sauver...
(Jetant la plume).
Lâche !.. Mais que je meure,
Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot...
(À Ragueneau).
L'heure ?
RAGUENEAU.
Six et quart !..
CYRANO, frappant sa poitrine.
... un seul mot de tous ceux que j'ai là !
Tandis qu'en écrivant...
(Il reprend la plume).
Eh bien ! écrivons-la,
Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite
Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,
Et que mettant mon âme à côté du papier,
Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
(Il écrit. - Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes maigres et hésitantes).
Scène IV
Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant, les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
LISE, entrant, à Ragueneau.
Les voici vos crottés !
PREMIER POÈTE, entrant, à Ragueneau.
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