Confrère !..
DEUXIÈME POÈTE, de même, lui secouant les mains.
Cher confrère !
TROISIÈME POÈTE.
Aigle des pâtissiers !
(Il renifle).
Ça sent bon dans votre aire.
QUATRIÈME POÈTE.
Ô Phœbus-Rôtisseur !
CINQUIÈME POÈTE.
Apollon maître-queux !..
RAGUENEAU, entouré, embrassé, secoué.
Comme on est tout de suite à son aise avec eux !..
PREMIER POÈTE.
Nous fûmes retardés par la foule attroupée
À la porte de Nesle !..
DEUXIÈME POÈTE.
Ouverts à coups d'épée,
Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
CYRANO, levant une seconde la tête.
Huit ?.. Tiens, je croyais sept.
(Il reprend sa lettre).
RAGUENEAU, à Cyrano.
Est-ce que vous savez
Le héros du combat ?
CYRANO, négligemment.
Moi ?.. Non !
LISE, au mousquetaire.
Et vous ?
LE MOUSQUETAIRE, se frisant la moustache.
Peut-être !
CYRANO, écrivant, à part, - on l'entend murmurer de temps en temps.
Je vous aime...
PREMIER POÈTE.
Un seul homme, assurait-on, sut mettre
Toute une bande en fuite !..
DEUXIÈME POÈTE.
Oh ! c'était curieux !
Des piques, des bâtons jonchaient le sol !..
CYRANO, écrivant.
... vos yeux...
TROISIÈME POÈTE.
On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !
PREMIER POÈTE.
Sapristi ! ce dut être un féroce...
CYRANO, même jeu.
... vos lèvres...
PREMIER POÈTE.
Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !
CYRANO, même jeu.
... Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.
DEUXIÈME POÈTE, happant un gâteau.
Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
CYRANO, même jeu.
... qui vous aime...
(Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint).
Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
RAGUENEAU, au deuxième poète.
J'ai mis une recette en vers.
TROISIÈME POÈTE, s'installant près d'un plateau de choux à la crème.
Oyons ces vers !
QUATRIÈME POÈTE, regardant une brioche qu'il a prise.
Cette brioche a mis son bonnet de travers.
(Il la décoiffe d'un coup de dent).
PREMIER POÈTE.
Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,
De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
(Il happe le morceau de pain d'épice).
DEUXIÈME POÈTE.
Nous écoutons.
TROISIÈME POÈTE, serrant légèrement un chou entre ses doigts.
Ce chou bave sa crème. Il rit.
DEUXIÈME POÈTE, mordant à même la grande lyre de pâtisserie.
Pour la première fois la Lyre me nourrit !
RAGUENEAU, qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose.
Une recette en vers...
DEUXIÈME POÈTE, au premier, lui donnant un coup de coude.
Tu déjeunes ?
PREMIER POÈTE, au deuxième.
Tu dînes !
RAGUENEAU.
Comment on fait les tartelettes amandines.
Battez, pour qu'ils soient mousseux,
Quelques œufs ;
Incorporez à leur mousse
Un jus de cédrat choisi ;
Versez-y
Un bon lait d'amande douce ;
Mettez de la pâte à flan
Dans le flanc
De moules à tartelette ;
D'un doigt preste, abricotez
Les côtés ;
Versez goutte à gouttelette
Votre mousse en ces puits, puis
Que ces puits
Passent au four, et, blondines,
Sortant en gais troupelets,
Ce sont les
Tartelettes amandines !
LES POÈTES, la bouche pleine.
Exquis ! Délicieux !
UN POÈTE, s'étouffant.
Homph !
(Ils remontent vers le fond, en mangeant, Cyrano qui a observé s'avance vers Ragueneau).
CYRANO .
Bercés par ta voix,
Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?
RAGUENEAU, plus bas, avec un sourire.
Je le vois...
Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ;
Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !
CYRANO, lui frappant sur l'épaule.
Toi, tu me plais !..
(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement).
Hé là, Lise ?
(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano).
Ce capitaine...
Vous assiège ?
LISE, offensée.
Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
CYRANO.
Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
LISE, suffoquée.
Mais...
CYRANO, nettement.
Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
Je défends que quelqu'un le ridicoculise.
LISE.
Mais...
CYRANO, qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant.
À bon entendeur...
(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l'horloge).
LISE, au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano.
Vraiment, vous m'étonnez !..
Répondez... sur son nez...
LE MOUSQUETAIRE.
Sur son nez... sur son nez...
(Il s'éloigne vivement, Lise le suit).
CYRANO, de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les poètes.
Pst !..
RAGUENEAU, montrant aux poètes la porte de droite.
Nous serons bien mieux par là...
CYRANO, s'impatientant.
Pst ! pst !..
RAGUENEAU, les entraînant.
Pour lire
Des vers...
PREMIER POÈTE, désespéré, la bouche pleine.
Mais les gâteaux !..
DEUXIÈME POÈTE.
Emportons-les !
(Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement, et après avoir fait une râfle de plateaux).
Scène V
Cyrano, Roxane, la duègne.
CYRANO.
Je tire
Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
Le moindre espoir !..
(Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre vivement la porte).
Entrez !..
(Marchant sur la duègne).
Vous, deux mots, duègna !
LA DUÈGNE.
Quatre.
CYRANO.
Êtes-vous gourmande ?
LA DUÈGNE.
À m'en rendre malade.
CYRANO, prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir.
Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade...
LA DUÈGNE, piteuse.
Heu !..
CYRANO.
... que je vous remplis de darioles.
LA DUÈGNE, changeant de figure.
Hou !
CYRANO.
Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?
LA DUÈGNE, avec dignité.
Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.
CYRANO.
J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
- Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
LA DUÈGNE.
J'en suis férue !
CYRANO, lui chargeant les bras de sacs remplis.
Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
LA DUÈGNE.
Mais...
CYRANO, la poussant dehors.
Et ne revenez qu'après avoir fini !
(Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, à une distance respectueuse).
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