Pour le reconstituer, il faut que le sang des coupables coule ! Et quel plus bel exemple d'une politique révolutionnaire et incorruptible que de condamner à mort le gendre du Duce, ce comte Ciano, l'ancien ministre des Affaires étrangères de Mussolini.
Ainsi s'ouvre à Vérone, le 8 janvier 1944, le procès des traîtres.
Les six accusés, Ciano, le maréchal De Bono, Marinelli, Pareschi, Gottardi, Cianetti, et treize contumax ont à répondre de leur vote au Grand Conseil fasciste dans la nuit du 24 au 25 juillet 1943. Car pour expliquer qu'en un jour le fascisme se soit effondré, il faut bien trouver des traîtres.

Ils sont enfermés à la prison des Scalzi, un ancien cloître austère. Arrêtés à des époques différentes, ces six hommes se retrouvent en ce froid mois de janvier 1944 dans cette vieille bâtisse.
À la porte de la cellule de Ciano, deux SS veillent : « Oh ! puanteur de mort », s'écrie le comte en les voyant. Lui a été ramené d'Allemagne et il fait face avec courage, un peu hébété à la mort qui vient.
« Dans quelques jours, écrit-il le 23 décembre 1943, dans la cellule 27, un tribunal de comparses rendra publique une sentence décidée par Mussolini sous l'influence de ce cercle de prostituées et d'entremetteurs qui, depuis quelques années, empoisonne la vie politique italienne et a conduit le pays à sa perte. »
Autour de Ciano s'affaire, aimable et bientôt compatissante, une jeune femme blonde, Frau Burkhardt - ou Beetz, - agent de la Gestapo, qui multiplie les prévenances et a libre accès à la cellule de l'ancien ministre des Affaires étrangères.
Bientôt, elle avoue son but : obtenir de Ciano les « carnets politiques » où il a noté au jour le jour ses conversations avec Ribbentrop, Mussolini ou Hitler.
Ce jeune ministre des Affaires étrangères que les Allemands savent sensible à la beauté féminine, cette femme, ces autres dignitaires dans ce vieux cloître humide et sombre, tout évoque l'atmosphère de la Renaissance où la débauche et les honneurs se mêlent à la mort.
Le procès a lieu à Vérone, au Castel Vecchio, là où s'est tenu il y a quelques jours le Congrès du Parti fasciste.
Dans la salle, au-dessus de la longue table du tribunal, un étendard noir frappé d'un faisceau du licteur blanc a été déployé. Le public est surtout composé de miliciens fascistes dont certains sont armés et qui sont venus voir juger les traîtres.
« Le coup d'État du 25 juillet a mis l'Italie en face de la plus grande trahison que l'Histoire rappelle », a annoncé le gouvernement en instituant le tribunal spécial. Dès lors, le procès n'est qu'une parodie.
Dans la salle, Frau Beetz et deux officiers SS suivent les débats, mais rien ne prouve que les Allemands les aient inspirés. Certes, ils sont satisfaits et laissent faire, mais ils n'ont pas à intervenir.
Les survivants du fascisme qui dirigent la République sociale ont besoin du sang de quelques traîtres et le procès de Vérone est manœuvre démagogique aussi bien que règlement de comptes.
D'ailleurs, Mussolini a conservé la passion de la vengeance, le goût des attitudes héroïques, « romaines », qui, en vérité, lui coûtent peu car l'exercice du pouvoir a détruit en lui tout reste d'amitié, le sens de la pitié, de l'humanité et de la mesure.
Quand les membres du tribunal, à 9 h 15, entrent dans la vaste salle, en civil et en chemise noire, Ciano et ses compagnons se mettent au garde-à-vous et font le salut fasciste, comme tous les présents.
Après l'appel des inculpés, le vieux maréchal De Bono, quadrumvir (l'un des quatre organisateurs de la Marche sur Rome en 1922) lié à Mussolini par vingt-trois ans d'action, vient à la barre se justifier.
Il n'a pas voulu le départ du Duce. Tous les inculpés répéteront à peu près dans les mêmes termes cette déclaration qui pour ces six hommes correspond sans doute à la vérité : « La situation du Duce était hors de question », dira Ciano.
Seul Marinelli se traîne en pleurant, explique comment, sourd, il n'a pas pu suivre la séance du Grand Conseil, et a voté l'ordre du jour Grandi sans savoir.
Le 10 janvier, à 13 h 40, le président du tribunal lit d'une voix inintelligible les sentences : dix-huit condamnations à mort dont cinq frappent les six accusés présents dans le box.
Ciano dit à De Bono en montrant Cianetti :
« Il n'y a que lui qui s'en sort, pour nous c'est fini. »
Et il se signe. Cianetti est condamné à trente ans de prison ; il s'était, sitôt après le vote du Grand Conseil, rétracté auprès de Mussolini.
« Pour moi, qu'ont-ils décidé ? demande Marinelli qui n'a rien entendu.
- La mort comme pour nous. »
Marinelli s'évanouit.
Dehors, les Squadristi (membres du Squadre, sections fascistes) stationnent. Des cris de « à mort, à mort » sont lancés. Il faut garder les condamnés, pâles et résignés, au Castel Vecchio, pendant plus de deux heures, en attendant que les sections de fascistes aient évacué la ville.
Mussolini est resté seul pendant toute la journée. Bientôt, on lui apporte la nouvelle, lui décrit le comportement de chacun des accusés.
« Marinelli n'arrivera jamais devant le peloton, dit Mussolini sèchement, il faudra qu'on le porte. »
Puis il s'explique, se justifie :
« Le dilemme que j'ai posé devant le Grand Conseil était clair. Voter l'ordre du jour Grandi signifiait ouvrir la crise du régime et ma succession. Grandi, Bottai, Federzoni le savaient. Ciano a joué cette grosse partie avec eux. »
Il n'y eut pas de grâce. Pavolini a fait refuser les recours par un général de la Milice, évitant ainsi à Mussolini d'avoir à se prononcer sur le cas de Ciano. Mais Mussolini n'a-t-il pas dit déjà :
« Pour moi Ciano est mort depuis longtemps. »
Edda, la fille de Mussolini qui a épousé le comte Ciano, tente avec l'aide de Frau Beetz d'obtenir la vie sauve pour son mari ; avec une énergie désespérée, elle multiplie les démarches. Elle écrit au Führer, au Duce, propose les documents qu'elle détient contre la grâce de Ciano.
« Duce, écrit-elle à son père.
« J'ai attendu jusqu'à aujourd'hui que tu me témoignes un minimum de sentiments d'humanité et d'amitié. Maintenant, c'est trop. Si Galeazzo n'est pas en Suisse dans les trois jours selon les conditions que j'ai fixées avec les Allemands, tout ce que je sais, avec preuves à l'appui, je l'emploierai sans pitié. Dans le cas contraire, si nous sommes laissés en paix et en sécurité (de la tuberculose aux accidents d'auto), vous n'entendrez plus parler de moi.
« Edda Ciano. »
Mussolini, au milieu de la nuit, téléphone au général Wolf pour demander conseil.
Le général refuse de prendre position et se contente de retirer pour quelques heures les deux SS qui sont en faction devant la cellule n° 27, celle du comte Ciano.
Mais il est trop tard pour que Mussolini prenne seul une décision. Il lui est plus facile de laisser se dérouler les événements, sans intervenir. Il attend.
Déjà, à la prison des Scalzi, Don Chiot et le franciscain Dionizio Zilli s'emploient à consoler les prisonniers qui sont réunis dans une seule cellule. Ciano au dernier moment a tenté de s'empoisonner, mais la drogue fournie par Frau Beetz est inoffensive.
À 5 heures du matin, le 11 janvier 1944, les prisonniers sont réveillés et l'attente commence.
Marinelli se lamente faiblement, affaissé. C'est une aube glaciale d'hiver qui dure. Et la longueur même de l'attente redonne de l'espoir ; tous ont formulé une demande de grâce, peut-être Mussolini l'a-t-il acceptée ?
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