Mr Segundus descendit les Instructions de Jacques Belasis et, malgré la piètre opinion de Mr Norrell sur cet auteur, tomba instantanément sur deux passages extraordinaires [9]. Puis, conscient du temps qui passait et de l’œil sombre, inquiétant, que l’homme d’affaires posait sur lui, il ouvrit Les Supériorités de la magie judéo-chrétienne. Il ne s’agissait pas, ainsi qu’il l’avait supposé, d’un livre imprimé mais d’un manuscrit griffonné à la hâte au dos de toutes sortes de bouts de papier, dont une majorité de vieilles notes de taverne. Mr Segundus y lut le récit de merveilleuses aventures. Le magicien du XVII esiècle s’était servi de sa maigre magie pour combattre de grands et puissants ennemis, combats auxquels aucun magicien humain n’eût dû se risquer. Il avait scribouillé l’histoire de ses victoires disparates au moment où ses ennemis le cernaient. Pendant qu’il écrivait, l’auteur savait fort bien que le temps lui était compté et que la mort était le mieux qu’il pût espérer.
La pièce s’obscurcissait ; les gribouillis anciens perdaient de leur netteté sur la page. Deux valets entrèrent et, sous le regard du gérant d’affaires qui n’avait rien d’un gérant d’affaires, allumèrent des bougies, tirèrent les rideaux des croisées et ajoutèrent des boulets frais sur le feu. Mr Segundus s’avisa de rappeler à Mr Honeyfoot qu’ils n’avaient pas encore expliqué à Mr Norrell la raison de leur visite.
En quittant la bibliothèque, Mr Segundus remarqua un détail qui lui parut bizarre. Un fauteuil était tiré devant le feu, et à côté se dressait un petit guéridon. Sur celui-ci étaient posés les plats et la reliure de cuir d’un très vieil ouvrage, une paire de ciseaux et un long couteau d’aspect cruel, tel qu’un jardinier peut en utiliser pour tailler les haies. Les pages du livre, elles, étaient invisibles. Peut-être Mr Norrell l’a-t-il donné à relier à neuf, songea Mr Segundus. L’ancienne reliure semblait pourtant tenir encore. Et pourquoi Mr Norrell prendrait-il lui-même la peine d’ôter les pages au risque de les abîmer ? Un relieur exercé était plus approprié.
Après qu’ils se furent réinstallés au salon, Mr Honeyfoot s’adressa à Mr Norrell.
— Ce que j’ai vu ici aujourd’hui, monsieur, finit de me convaincre que vous êtes la personne la plus apte à nous aider. Mr Segundus et moi sommes d’avis que les magiciens modernes sont sur la mauvaise voie ; ils perdent leurs énergies dans des vétilles. N’en êtes-vous pas d’accord, monsieur ?
— Si, certainement, approuva Mr Norrell.
— Notre question, poursuivit Mr Honeyfoot, c’est : pourquoi la magie a-t-elle déchu de son rang dans notre nation ? Notre question, monsieur, c’est : pourquoi la magie n’existe-t-elle plus en Angleterre ?
Les petits yeux de Mr Norrell se durcirent et flamboyèrent, tandis que ses lèvres se pinçaient comme pour réprimer une profonde joie intérieure, secrète. On eût cru, pensa Mr Segundus, qu’il avait attendu longtemps qu’on lui posât cette question et tenait sa réponse toute prête depuis des années.
— Je ne puis vous aider à répondre à cette question, monsieur, dit Mr Norrell, car je ne l’entends point. C’est une mauvaise question, monsieur. La magie n’a pas disparu d’Angleterre. Je suis, pour ma part, un magicien praticien point trop mauvais.
Janvier-février 1807
Alors que la voiture franchissait la grille de l’allée de Mr Norrell, Mr Honeyfoot s’exclama :
— Un magicien en exercice en Angleterre ! Et dans le Yorkshire en plus ! Nous avons eu la plus grande chance qui soit ! Ah ! monsieur Segundus, nous devons vous en remercier. Vous gardiez les yeux ouverts alors que le reste d’entre nous était endormi. Sans vos encouragements, nous aurions pu ne jamais découvrir Mr Norrell. Et je suis bien certain qu’il ne serait pas venu nous chercher. Il est un tantinet réservé. Il ne nous a livré aucun détail sur les réalisations concrètes de sa magie, rien en dehors du simple fait de ses succès. Ce qui, j’imagine, atteste une nature modeste. Monsieur Segundus, vous admettrez, je pense, que notre tâche est claire. Il nous appartient, monsieur, de vaincre la timidité naturelle de Norrell et sa détestation des compliments pour le mener triomphalement devant un plus large public.
— Peut-être, répondit Mr Segundus d’un air dubitatif.
— Je ne dis point que ce sera chose aisée, reprit Mr Honeyfoot. Il est un peu taciturne et n’aime guère la compagnie. Il doit comprendre, cependant, que, pour le bien de la nation, il lui faut partager avec d’autres le savoir en sa possession. C’est un gentleman : il connaît son devoir et s’y conformera, j’en suis convaincu. Ah, monsieur Segundus ! Vous méritez la gratitude de tous les magiciens du pays pour votre intervention.
Quoi que Mr Segundus méritât, la triste réalité veut que les magiciens d’Angleterre composent un cercle d’individus particulièrement ingrats. Mr Honeyfoot et Mr Segundus pouvaient être à l’origine de la plus grande découverte dans le domaine de la magie depuis trois siècles, et alors ? En l’apprenant, chacun des membres de la Société d’York, ou presque, fut persuadé qu’il eût pu mieux faire et, le mardi suivant, jour où se tenait une réunion extraordinaire de la Société savante des magiciens d’York, ceux de ses membres qui n’étaient pas prêts à le jurer étaient une minorité.
Le mardi soir à sept heures, la salle à l’étage del’ Old Starre Inn [10]de Stonegate était comble. Les nouvelles apportées par Mr Honeyfoot et Mr Segundus semblaient avoir attiré tous les gentlemen de la ville qui avaient jamais ouvert un livre de magie. York, après tout, était encore à sa manière une des villes les plus magiques d’Angleterre ; seule, peut-être, la cité royale de Newcastle pouvait se targuer de posséder plus de magiciens.
Une telle cohue d’experts se pressait dans la salle que, pour l’heure, bon nombre étaient obligés de rester debout, même si les garçons montaient sans cesse davantage de chaises par l’escalier. Le Dr Foxcastle s’était assuré un excellent fauteuil, noir, imposant et curieusement sculpté. Ce siège (qui évoquait plutôt un trône), ainsi que le drapé des rideaux de velours rouge derrière lui, et la manière dont il était assis, les mains jointes sur son gros ventre rond, tout concourait à lui donner un air magistral.
Les domestiques del’ Old Starre Inn avaient préparé une magnifique flambée pour tenir à distance la froidure d’une soirée de janvier ; devant étaient installés quelques vieux magiciens chenus – datant, apparemment, du règne de George II –, tous enveloppés de plaids quadrillés, avec des têtes jaunies, ridées comme des toiles d’araignée, et flanqués de valets tout aussi vieux, aux poches remplies de fioles de médicaments. Mr Honeyfoot les accueillait avec ces mots :
— Comment allez-vous, monsieur Aptree ? Et vous, monsieur Greyshippe ? J’espère que vous vous portez bien, monsieur Tunstall ! Je suis très content de vous réunir ici, messieurs ! J’escompte bien que vous êtes tous venus vous réjouir avec nous. Nos années de traversée du désert sont terminées. Oh ! nul ne sait mieux que vous, monsieur Aptree, et vous, monsieur Greyshippe, quelles ont été ces années, car vous avez beaucoup vécu. Mais à présent nous allons voir une fois de plus la magie conseillère et protectrice de l’Angleterre ! Et les Français, monsieur Tunstall ! Quel sera le sentiment des Français en ayant vent de la nouvelle ? Tenez, je ne serais pas surpris que cela entraînât une reddition imminente.
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