Après la librairie, j’ai jeté un coup d’œil aux étagères de la brocante et y ai acheté aussi deux ou trois choses. J’avais tant de livres que j’avais du mal à marcher, et bien sûr ma jambe me faisait terriblement mal, comme toujours quand il pleut. Je n’ai pas demandé qu’on remplace ma bonne jambe par une vieille girouette rouillée grinçante, mais je suppose que ça ne vient à l’idée de personne. J’aurais fait de bien plus grands sacrifices. J’étais prête à mourir, Mor était morte. Je devrais penser à ma jambe comme à une blessure de guerre, une cicatrice de vieux soldat. Frodo avait perdu un doigt, et toute possibilité de bonheur. Tolkien avait compris ce qui se passe après la fin. Parce qu’alors, c’est tout le Nettoyage de la Comté , il faut apprendre à vivre en un temps qui n’était pas censé arriver après le dernier baroud d’honneur. J’avais sauvé le monde, ou du moins je le pensais et, voyez, le monde est toujours là, avec des couchers de soleil et le prêt entre bibliothèques. Et il ne se soucie pas plus de moi que la Comté de Frodo. Mais ça ne fait rien. Ma mère n’est pas une reine noire que tout le monde désespère d’aimer. Elle est en vie, d’accord, mais elle est piégée dans les rets de sa malveillance comme une araignée prise dans sa propre toile. Je l’ai fuie. Et elle ne pourra plus jamais faire de mal à Mor, maintenant.
Je suis entrée dans le salon de thé et je me suis assise à une des tables près de la fenêtre pour manger un chausson à la viande et un gâteau au miel en jouant avec un pot de thé. Je n’aime pas le thé, et encore moins le café, l’odeur est agréable mais le goût infect. En fait, je ne bois que de l’eau ou, à la limite, de la limonade. Je préfère l’eau. Mais l’avantage d’un pot de thé, c’est que personne ne peut savoir si vous l’avez fini, et il vous donne un prétexte pour vous attarder à lire et vous reposer.
C’est donc ce que j’ai fait, et je me suis offert en plus quatre gâteaux, sur mon argent cette fois. Un pour Deirdre, un pour Sharon, mais elle ne pourrait pas le manger, bien sûr, aussi aurais-je celui-là aussi, un pour moi et un pour Gill. La semaine dernière j’avais eu le gâteau de Sharon et cette semaine elle aurait le mien. C’est plus pour le symbole que pour la pâtisserie, même si Dieu sait si c’est bon. Je n’en ai pas pris pour Karen, parce qu’elle m’appelle la Boiteuse, ce que je déteste encore plus que mes autres surnoms. Coco est presque affectueux, et Taffy est inévitable pour une Galloise, mais la Boiteuse ou, surtout, Bancroche dénotent l’hostilité.
Puis je me suis renseignée sur l’étang auprès de la vendeuse. « C’est un parc ?
— Un parc, mon chou ? Non, c’est la limite du domaine.
— Mais il y a un banc près de l’étang. Un banc public.
— Le conseil municipal l’a mis là pour que les gens se reposent. Près de la route, ça appartient à la municipalité, alors je suppose qu’on peut appeler ça un parc, mais pas un vrai parc avec des fleurs. Mais ce que tu vois derrière, les arbres et tout, ça fait partie du domaine, et tu trouveras avant longtemps une pancarte “Entrée interdite”, crois-moi, parce qu’il y a des faisans. On entend tirer des coups de fusil tout le mois d’août. »
C’est donc un domaine avec une maison campagnarde et des gardes-chasse et le reste, mais laissé à demi sauvage pour les faisans. Je parierais qu’il y a des fées partout.
Je me suis fait passer un savon après le déjeuner, et j’ai eu mon premier avertissement. Apparemment, ça ne se fait pas de donner des gâteaux aux filles qui ne sont pas dans votre équipe ou dans votre classe, à moins qu’elles ne soient de votre famille. Et Gill, bien qu’elle suive le même cours de chimie que moi, n’est pas de mon équipe ou de ma classe, je ne suis donc pas censée être amie avec elle et le fait de lui donner un gâteau est un geste éminemment suspect, peut-être même un signe de lesbianisme. Si j’y ai pensé, c’est parce que le bruit court que Gill pourrait être lesbienne. Et alors ? Ça ne me pose pas de problème. Je n’en suis pas une, mais je suis parfaitement d’accord avec Heinlein et Delany sur ce plan.
Jusqu’à Deirdre et Sharon qui pensent que je n’aurais pas dû donner ce gâteau à Gill. Deirdre a essayé de me trouver des excuses, en disant que je ne comprenais pas parce que je n’étais pas ici depuis assez longtemps, et peut-être qu’à force de faire de la chimie, ça m’avait embrouillé la tête.
Je ne comprendrai jamais cet endroit.
Je ne lui ai pas répondu, mais elle continue malgré tout à m’écrire et à m’envoyer des photos. J’en reçois une ou deux par semaine. J’ai tellement envie de revoir Mor que je continue à ouvrir ses lettres et je ne peux jamais éviter complètement de les lire. Je les garde pour la bibliothèque, parce que je ne peux pas supporter que quelqu’un me voie faire. Mais aujourd’hui, Lorraine Pargeter, qui avait un mauvais rhume, est entrée dans la bibliothèque et m’a vue regarder une des photos découpées. Lorraine est une grosse blonde stupide, capitaine de l’équipe de hockey de la classe et demi d’ouverture. Elle m’a certes affublée de divers surnoms et m’a pincée, mais elle a empêché les autres d’essayer de me faire tomber en sortant des douches, alors je ne lui en veux pas trop. Aujourd’hui, elle avait le nez très rouge et avait l’air vraiment malheureuse de ne pas être dehors à pratiquer son sport préféré. Je l’ai entendue demander à la professeur si elle pouvait se couvrir et sortir regarder.
« Qu’est-ce que c’est, Morwenna ? » Je ne voulais pas qu’elle sache que j’y tenais, ce qui aurait bien sûr été le cas si j’avais caché la photo, alors je l’ai fait glisser vers elle sur la table. Elle l’a prise et l’a regardée. C’était un cliché de nous deux à la distribution des prix, à l’école, et j’y étais brûlée, comme d’habitude.
« Ma mère est une sorcière », ai-je dit, désinvolte.
Lorraine en a eu le souffle coupé et a lâché la photo. « C’est du vaudou ? » a-t-elle chuchoté.
Je me l’étais moi-même demandé. Je ne sais pas comment ces choses marchent. Qu’est-ce que ça veut dire, brûler quelqu’un sur une photo ? Qu’est-ce que ça peut faire ? Quelles conséquences cela peut-il avoir ? J’ai tâtonné à la recherche de mon amulette en bois, mais bien sûr je ne l’avais pas, je ne peux pas la porter avec mon uniforme. Mais j’ai mis la main sur le caillou que je gardais dans ma poche. Je ne sais pas si ça aide, mais ça rassure. J’ai touché le bureau de bois de la bibliothèque, poli par les ans et par des centaines de mains.
« En quelque sorte, ai-je posément dit. Elle me brûle, mais ça ne me fait rien.
— Mais tu es juste là », a-t-elle objecté, assez fort pour que Miss Carroll nous regarde.
Lorraine, naturellement, ne sait rien de Mor. Je n’ai pas parlé d’elle parce que, premièrement, c’est personnel, deuxièmement je ne supporte pas la compassion, et troisièmement je supporte encore moins qu’on plaisante avec ça. Les gens qui plaisantent à propos de Mor pourraient me faire perdre mon calme. « Oh, vraiment ? ai-je dit en prenant la photo. Je n’avais pas encore regardé celle-là. D’habitude c’est moi qu’elle brûle. Mais je suis protégée. Ça serait terrible si elle commençait à s’en prendre à mes amies. »
Lorraine a sursauté et est allée s’asseoir de l’autre côté de la bibliothèque où elle a fait semblant de lire Autant en emporte le vent le reste de la journée. « Qu’elles me craignent pourvu qu’elles m’obéissent » avait marché encore mieux que d’habitude, mais Deirdre et Sharon me battaient froid et je risquais de me retrouver terriblement isolée.
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