Eddie aurait immédiatement identifié cette intonation : le cri sauvage et désespéré de l’oiseau-junkie.
— Appelez, donc, et demandez-lui de rectifier, dit Katz. Il a mon numéro.
Oui, ils avaient tous son numéro. Et c’était là le cœur du problème. S’il avait, à quarante-six ans, l’air d’un vieillard à l’agonie, il pouvait en remercier tous ces fershlugginers de toubibs.
Et tout ce que j’ai à faire pour voir fondre les derniers vestiges de bénéfices que je tire encore de ce bagne, c’est de dire à l’une de ces cornasses d’aller se faire foutre.
— Mais je ne peux pas l’appeler ! hurla la voix au bout du fil dans un sursaut de stridence qui lui vrilla le tympan. Lui et son petit ami sont en vacances quelque part et personne ne veut me dire où !
Katz sentit au fond de l’estomac des sécrétions acides s’activer. Il avait deux ulcères, l’un cicatrisé, l’autre qui saignait en permanence, et toutes ces hystériques en étaient la cause. Il ferma les yeux. Aussi ne put-il voir le regard ébahi que son assistant rivait sur l’homme au costume bleu et aux lunettes cerclées d’or qui s’approchait du comptoir des ordonnances, pas plus qu’il ne vit Ralph, le vieux vigile obèse (Katz le payait une misère mais n’en râlait pas moins sur la dépense ; son père n’avait jamais eu besoin d’un vigile, mais son père — que Dieu le fasse pourrir dans l’éternité — avait eu la chance de vivre à une époque où New York était encore une ville et pas une immense cuvette de chiottes), s’arracher à sa coutumière somnolence et porter la main à son arme. Il entendit bien crier une femme, mais crut qu’elle venait simplement de s’apercevoir qu’il vendait du Revlon — il avait été obligé d’en garnir ses rayons pour contrer la concurrence déloyale de ce putz de Dollentz, un bloc plus haut dans la rue.
Il n’avait donc en tête que Dollentz et cette connasse au téléphone alors que le Pistolero s’avançait vers lui, incarnation du destin, il ne pensait qu’à l’extraordinaire spectacle que ces deux-là pourraient offrir, sous le soleil brûlant du désert, sans rien d’autre sur eux qu’une couche de miel et attachés à un poteau planté sur une fourmilière. Chacun son poteau, chacun sa fourmilière. Merveilleux ! Jouissance de l’esprit qu’accompagnait cependant l’amère conscience d’avoir atteint le fond. Telle avait été la détermination du vieux Katz à voir son unique héritier marcher sur ses traces qu’il s’était refusé à lui payer d’autres études que celles débouchant sur une licence de pharmacologie ; l’infortuné fils avait donc marché sur les traces de son père, et que dans l’éternité Dieu fît pourrir ce dernier dont l’unique rejeton en était maintenant à toucher le fond d’une vie qui semblait n’avoir pourtant connu que des creux et l’avait vieilli avant l’âge !
Oui, le fond, le nadir absolu.
Du moins le croyait-il alors qu’il avait encore les yeux fermés.
— Si vous pouvez passer, M meRathbun, je pourrai vous donner une plaquette de douze Valium 5. Ça irait ?
— Enfin, il entend raison ! Merci, mon Dieu, de lui avoir fait entendre raison !
Et elle raccrocha. Comme ça. Sans un mot pour le remercier, lui. Mais dès qu’elle allait revoir ce rectum ambulant qui se prétendait médecin, elle tomberait à ses pieds, lui astiquerait avec son nez la pointe de ses Gucci, passerait ensuite à l’étage supérieur pour lui tailler une pipe, puis…
— M. Katz, fit son assistant d’une voix étrangement blanche. Je crois que nous avons un prob…
Il y eut un nouveau cri, suivi par la détonation d’une arme à feu, et si violente fut la surprise de Katz qu’il crut son cœur sur le point de battre un dernier coup monstrueux avant de s’immobiliser à jamais.
Il ouvrit les yeux, les retrouva rivés dans ceux d’un inconnu, puis il les baissa et découvrit le pistolet que celui-ci avait au poing. Un regard sur la gauche lui révéla Ralph en train de se tenir la main et de fixer lui aussi sur l’homme des yeux qui semblaient lui sortir de la tête. Quant à l’arme du vigile, le 38 qu’il avait réglementairement porté tout au long de ses dix-huit années dans la police (et dont les balles n’avaient jamais touché d’autres cibles que celles du stand de tir dans le sous-sol du commissariat du 23 eDistrict même s’il prétendait — sans pouvoir en apporter la preuve — l’avoir dégainé par deux fois en service commandé), elle gisait dans le coin, hors d’usage.
— Je veux du Keflex, dit l’homme au regard bleu acier d’une voix sans expression. J’en veux beaucoup. Tout de suite. Et pas la peine de me demander mon ordo.
Sur le moment, Katz ne put que river des yeux ronds sur le type, la bouche molle, le cœur battant à tout rompre et l’estomac transformé en bouilloire pleine d’acide. S’était-il imaginé être arrivé au fin fond ? Avait-il vraiment cru pouvoir jamais l’atteindre ?
15
— Vous faites erreur, finit par articuler Katz. (Sa propre voix lui paraissait bizarre, ce qui en soi ne l’était guère, vu qu’il se sentait la bouche en flanelle et la langue comme de la ouate à molleton.) Il n’y a pas de cocaïne ici. C’est une substance qui n’entre dans aucune préparation que nous soyons habilités à faire.
— Je n’ai pas dit cocaïne , rétorqua l’homme au costume bleu et aux lunettes cerclées d’or, mais Keflex.
C’est bien ce que j’avais cru entendre, faillit dire Katz à ce tordu de momser, puis il se ravisa, jugeant que pareille réponse risquait d’être prise pour de la provocation. Il avait ouï dire qu’on attaquait des pharmacies pour se procurer des amphétamines ou une demi-douzaine d’autres produits actifs (au nombre desquels le précieux Valium de M meRathbun), mais ce devait être à sa connaissance le premier vol d’antibiotiques de toute l’Histoire.
La voix de son père (que Dieu le fasse pourrir dans l’éternité, le vieux salaud !) lui intima l’ordre d’arrêter de bayer aux corneilles et de se décider à faire quelque chose.
OK, mais il ne voyait pas quoi faire.
L’homme au pistolet lui vint en aide :
— Dépêchez-vous de me donner ce que je demande. Je suis très pressé.
— Quelle quantité voulez-vous ? demanda Katz dont les yeux quittèrent un instant les traits du voleur pour découvrir par-delà son épaule un spectacle qui lui parut presque impossible.
Non, pas dans cette ville ? ! Pourtant, il semblait que ce fût bien réel. De la chance ? Katz ayant de la chance ? Voilà qui était digne de figurer dans le livre Guinness des Records !
— Je n’en sais rien, dit l’homme au pistolet. Autant qu’en peut contenir un sac. Un grand sac. (Et sans crier gare, il pivota sur lui-même et la détonation de l’arme une fois de plus retentit. Quelqu’un beugla. Des éclats de vitre blindée volèrent sur le trottoir et jusque sur la chaussée, blessant quelques passants mais sans gravité. À l’intérieur du drugstore, des femmes — et des hommes en nombre appréciable — poussèrent des cris d’orfraie. L’alarme se déclencha, joignant au vacarme son propre mugissement rauque. Les clients paniqués se précipitèrent vers la porte et, à l’issue d’une courte bousculade, l’eurent tous franchie. L’homme au pistolet fit de nouveau face au pharmacien. Son expression n’avait pas changé. Il émanait toujours de son visage cette effrayante — mais certes pas inépuisable — patience dont il ne s’était pas départi depuis le début.) Faites ce que je dis, et vite. Je suis pressé.
Katz ravala bruyamment sa salive.
— Oui, monsieur.
16
Le Pistolero avait vu et admiré le miroir convexe suspendu dans le coin supérieur gauche de la boutique alors qu’il était encore à mi-chemin du comptoir derrière lequel l’alchimiste gardait les potions puissantes. La fabrication d’un tel miroir était au-delà des capacités techniques de n’importe quel artisan de son monde dans l’état présent de celui-ci, bien qu’il y ait eu un temps où de tels objets — et bon nombre d’autres merveilles du monde d’Odetta et d’Eddie — avaient sans doute été monnaie courante. Il en avait relevé des vestiges dans le tunnel sous les montagnes et ailleurs aussi… reliques mystérieuses et d’une haute antiquité à l’égal des pierres aux Druits qui se dressaient parfois dans les lieux fréquentés par les démons.
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