Et il avait tout de suite compris à quoi servait ce miroir.
Le mouvement du garde, en revanche, ne lui était apparu qu’avec un léger retard — il commençait à mesurer l’effet désastreux des lentilles que portait Mort sur sa vision périphérique —, mais encore assez tôt pour qu’il se tournât et le désarmât d’une balle bien ajustée. Tir de pure routine à ses yeux, bien qu’il ait eu à se presser quelque peu, mais dont la victime devait garder un souvenir différent. Ralph Lennox allait, jusqu’à la fin de ses jours, jurer ses grands dieux que le type avait réussi là un coup impossible… hormis peut-être dans les shows western pour gamins attardés, style Annie Oakley.
Grâce au miroir, évidemment placé là pour repérer les voleurs, Roland avait été plus rapide pour s’occuper de l’autre.
Il avait vu le regard de l’alchimiste se hausser un court instant par-dessus son épaule et, immédiatement, son propre regard s’était levé vers la providentielle surface réfléchissante, lui révélant l’image déformée d’un homme en veste de cuir qui s’avançait derrière lui dans l’allée centrale, un long couteau à la main et, sans nul doute, des rêves de gloire plein la tête.
Le Pistolero fit volte-face et, le pistolet contre la hanche, pressa la détente, conscient que son manque de familiarité avec l’arme risquait de lui faire rater sa cible, mais peu désireux de blesser l’un des clients qui se tenaient figés derrière le prétendant au titre de héros. Mieux valait avoir à tirer, après rectification, une deuxième balle ascendante qui ferait son boulot tout en préservant la vie des badauds que de tuer par exemple une dame dont le seul crime aurait été de mal choisir son jour pour s’acheter du parfum.
Le pistolet avait été bien entretenu. Sa visée était juste. Il se souvint des rondeurs mollassonnes des pistoleros auxquels il avait emprunté ces armes et il eut le sentiment que ces derniers s’en étaient mieux occupés que d’eux-mêmes. Un tel comportement lui semblait étrange, mais ce monde dans son ensemble était étrange et Roland ne pouvait se permettre de juger. Il n’en aurait d’ailleurs pas eu le temps.
La première balle fit donc mouche, tranchant le couteau de l’homme à la base de la lame, ne lui laissant que le manche en main.
Les yeux de Roland se posèrent, très calmes, sur le type en veste de cuir, et quelque chose dans ce regard dut rappeler à l’ex-prétendant au titre de héros quelque rendez-vous urgent car il pivota sur ses talons, laissa tomber les vestiges du couteau et se joignit à l’exode général.
Roland ramena son attention sur l’alchimiste pour lui donner ses ordres… assortis d’un avertissement : plus de blagues, sinon le sang coulerait. L’autre s’apprêtait à obéir quand le canon d’une arme effleura son épaule osseuse. Il se retourna aussitôt sur un « Yeeek ! » étranglé.
— Pas vous, dit le Pistolero. Restez ici et laissez votre ’prenti s’en occuper.
— Mon quoi ?
— Lui.
D’un geste impatient, Roland montra le jeune homme.
— Que dois-je faire, M. Katz ?
Quelques survivances d’acné postpubère rutilaient sur le blanc visage du préparateur.
— Lui apporter ce qu’il demande, putz ! Du Keflex.
L’assistant gagna l’un des rayons qui se trouvaient derrière le comptoir et y prit un flacon.
— Tournez-le de manière à ce que je voie ce qui est écrit dessus, dit le Pistolero.
Le jeune homme montra l’étiquette et Roland n’y put rien déchiffrer : trop de lettres étaient étrangères à son alphabet. Il consulta la Mortcyclopédie qui confirma : c’était bien du Keflex. Roland prit alors conscience d’avoir perdu son temps en voulant vérifier. Si lui savait ne pas pouvoir tout lire en ce monde, il n’en était pas de même de ces gens.
— Combien y a-t-il de cachets dans ce flacon ?
— Ce ne sont pas des cachets mais des gélules, précisa l’assistant, nettement nerveux. Mais si vous désirez des antibiotiques sous forme de ca…
— Je m’en fiche. Combien de doses ?
— Euh… (Le gamin affolé jeta de nouveau un œil sur le flacon et faillit le laisser tomber.) Deux cents.
Roland se sentit à peu près comme quand il avait découvert quelle quantité de munitions pouvait être acquise dans ce monde pour une somme ridicule. Le compartiment secret de l’armoire à pharmacie d’Enrico Balazar renfermait neuf échantillons de Keflex, soit trente-six doses, et notable avait été l’amélioration de son état. Si deux cents doses s’avéraient impuissantes à juguler définitivement l’infection, rien n’y parviendrait.
— Donnez-moi ça, dit l’homme au costume bleu.
Le préparateur lui tendit le flacon.
Le Pistolero retroussa la manche de sa veste, révélant à son poignet la Rolex de Jack Mort.
— Je n’ai pas d’argent mais ceci devrait être une compensation correcte. Du moins, je l’espère.
Il se tourna et, de la tête, salua le vigile qui, assis par terre auprès de son tabouret renversé, continuait de le regarder avec des yeux ronds ; puis il sortit.
Pas plus compliqué que ça.
Cinq secondes durant, il n’y eut d’autre bruit dans le drugstore que le braiment de l’alarme, lequel était assez tonitruant pour couvrir jusqu’aux commentaires et autres bavardages qui, devant sur le trottoir, allaient bon train.
— Et maintenant, M. Katz, qu’est-ce qu’on fait ? osa finalement chuchoter le jeune préparateur.
Le pharmacien ramassa la montre et la soupesa.
De l’or. De l’or massif.
Il ne pouvait y croire.
Était bien obligé d’y croire.
Un dingue débarquait dans son magasin, d’une balle désarmait son vigile, d’une autre le quidam qui s’approchait par-derrière avec un couteau, et tout ça pour se procurer la drogue la plus improbable.
Du Keflex.
Pour environ soixante dollars de Keflex.
Et qu’il payait en laissant une Rolex à quatre briques.
— Ce qu’on fait ? répéta Katz. Vous commencez par me mettre cette montre sous le comptoir. Vous ne l’avez jamais vue. (Il se tourna vers Ralph.) Vous non plus.
— OK, s’empressa d’acquiescer Ralph. Du moment que je touche ma part quand vous la vendrez, je n’ai rien vu qui ressemble à une montre.
— Il va se faire abattre comme un chien, dit Katz avec une évidente délectation.
— Du Keflex… fit l’assistant, songeur. Et il n’avait même pas l’air d’avoir la goutte au nez.
1
Alors que l’arc inférieur du soleil touchait la Mer Occidentale, y déversant une coulée d’or en fusion jusqu’à cette extrême pointe de grève où Eddie gisait troussé comme une volaille, les agents O’Mearah et Delevan reprenaient péniblement conscience dans ce monde d’où le jeune homme était issu.
— Vous pourriez me retirer ces menottes ? quémanda humblement Johnny Gras Double.
— Où est-il ? demanda O’Mearah, la voix pâteuse, portant une main tâtonnante à son étui.
Plus d’étui. Ni étui, ni ceinturon, ni revolver. Envolé, le revolver.
Merde.
Commencèrent à défiler dans sa tête les questions qu’allaient probablement lui poser les connards de l’Inspection Générale des Services — des mecs qui tiraient de Starsky et Hutch toute leur connaissance du travail de terrain — et, à ses yeux, la valeur monétaire de son pistolet perdu se fit tout d’un coup comparable en importance à la population de l’Irlande ou aux principaux gisements miniers du Pérou. Il se tourna vers Cari et constata que son coéquipier s’était également fait dépouiller de son arme.
Ô doux Jésus, pensa-t-il, peut-on imaginer une plus belle paire de crétins ?
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