« Oui.
— Les modifications que vous aviez demandées sont effectuées. J’ai effectué les tests que vous aviez spécifiés, plus quelques autres dont j’ai eu l’idée – l’ensemble est consigné ici, dans ces documents. » Cotton empoigna la lourde poignée de laiton du tiroir de son bureau, et marqua une pause d’une fraction de seconde, le temps de laisser agir la logique intégrée de reconnaissance d’empreintes digitales. Le tiroir se déverrouilla et Cotton l’ouvrit, révélant le sempiternel fourbi d’un tiroir de bureau, y compris plusieurs feuilles de papiers – des blanches, des imprimées, des griffonnées, une dernière enfin qui était vierge, à l’exception du mot RUNCIBLE inscrit en haut, dans la stricte calligraphie de Cotton. Cotton la sortit et s’adressa à elle : « Transfert de tous les privilèges de Demetrius James Cotton à M. Hackworth.
— John Percival Hackworth récipiendaire, dit Hackworth en saisissant la feuille. Merci, monsieur Cotton.
— À votre service, monsieur.
— Page de couverture », dit Hackworth à la feuille, et bientôt il vit des images et du texte imprimé, et les images s’animèrent – montrant schématiquement le cycle d’un système à phase-machine.
« Si je ne suis pas trop indiscret, allez-vous bientôt compiler Runcible ?
— Aujourd’hui, sans doute, dit Hackworth.
— N’hésitez pas à m’informer du moindre pépin. » La remarque était de pure forme.
« Merci, Demetrius, répondit Hackworth. Pliage lettre », dit-il à la feuille de papier qui se referma docilement en trois plis réguliers. Hackworth la glissa dans la poche de devant de son veston et quitta Merkle Hall.
Particularités de la situation domestique de Nell & Harv ; Harv revient avec un prodige
Chaque fois que les habits de Nell devenaient trop petits pour elle, Harv les balançait par la trappe de décompe, puis il demandait au MC d’en faire des neufs. Parfois, si Tequila devait emmener Nell à un endroit où elles pouvaient retrouver d’autres mamans avec leurs petites filles, elle faisait confectionner par le MC une robe spéciale, avec dentelles et rubans, pour que les autres mamans voient bien à quel point Nell était gâtée et à quel point Tequila l’aimait. Les enfants s’asseyaient devant le médiatron pour regarder un passif, et les mamans s’installaient à côté, et des fois elles parlaient et des fois elles regardaient le médiatron. Nell les écoutait, surtout quand c’était Tequila qui parlait, mais elle ne comprenait pas vraiment tous les mots.
Elle savait (parce que Tequila le répétait souvent) que, quand Tequila était devenue enceinte de Nell, elle utilisait un truc appelé Libératoire – une minuscule bestiole logée dans votre ventre, qui attrapait les œufs pour les manger. Les Victoriens n’y croyaient pas, mais on pouvait s’en procurer auprès des Chinois et des Hindoustanis qui, bien sûr, n’avaient pas autant de scrupules. On ne savait jamais quand elles finissaient par être trop usées pour travailler encore, et c’est comme ça que Tequila s’était retrouvée avec Nell. Une des femmes disait qu’on pouvait acheter un modèle spécial de Libératoire capable d’entrer à l’intérieur pour manger un fœtus. Nell ignorait ce qu’était un fœtus, mais toutes les femmes savaient apparemment de quoi il retournait et, d’après elles, c’était bien là le genre de truc que seuls des Chinois ou des Hindoustanis pouvaient inventer. Tequila avait répondu qu’elle était parfaitement au courant mais qu’elle ne voulait pas utiliser ce genre de Libératoire, parce qu’elle avait peur que ce soit un truc dégueulasse.
Des fois, Tequila rapportait de son travail des bouts de vrai tissu, parce que, disait-elle, ça ne risquait pas de manquer aux riches Victoriens pour qui elle travaillait. Jamais elle ne laissait Nell jouer avec, de sorte que Nell ne voyait pas la différence entre le vrai tissu et celui qui sortait du MC.
Harv eut tôt fait d’en trouver un morceau. Les Territoires concédés, où ils habitaient, avaient leur propre plage, où Harv et ses amis aimaient, tôt le matin, fureter en quête d’objets qui avaient dérivé depuis Shanghai, ou que les Vickys de la clave de la Nouvelle-Atlantis avaient jetés aux toilettes. Ce qu’ils cherchaient en vérité, c’étaient ces fragments élastiques de Nanobar. Parfois, le Nanobar revêtait la forme de préservatifs, parfois, ils le trouvaient en plus larges feuilles, celles qu’on utilisait pour envelopper les affaires et les protéger des déprédations des mites. Dans l’un ou l’autre cas, on pouvait le récupérer et le revendre à certaines personnes qui savaient le nettoyer et le recoller ensemble pour en faire des imperméables ou d’autres objets.
Harv avait discrètement glissé un bout de tissu dans sa chaussure avant de s’en retourner chez lui en clopinant, sans rien dire à personne. Cette nuit-là, étendue sur son matelas rouge, Nell eut le sommeil troublé par de vagues rêves d’étranges lumières et finit par s’éveiller pour découvrir un monstre bleu dans sa chambre : c’était Harv, caché sous sa couverture avec une lampe, qui bidouillait quelque chose. Elle descendit très doucement du lit, pour ne pas déranger Dinosaure, Canard, Peter et Pourpre et, glissant la tête sous la couverture, elle découvrit Harv, sa petite lampe-torche coincée dans la bouche, en train de s’affairer avec deux cure-dents.
« Harv ? T’es en train de bidouiller une mite ?
— Mais non, idiote. » La voix d’Harv était assourdie, et il devait marmonner tout en gardant serrée dans sa bouche la petite lampe-bouton. « Les mites, c’est vachement plus petit. Tiens, regarde plutôt ! »
Elle s’approcha encore en rampant, tout autant attirée par la chaleur de l’abri que par la curiosité, et elle découvrit une petite chose inerte, tachée de brun, de quelques centimètres de côté, aux contours duveteux, reposant entre les chevilles croisées de son frère.
« C’est quoi ?
— C’est magique. Regarde ça. » Et trifouillant avec son cure-dents, il en détacha quelque chose.
« Oh ! y a un fil qui en sort ! s’exclama Nell.
— Chut ! » Harv accrocha l’extrémité du fil sous l’ongle de son pouce, puis il tira. Il paraissait court, mais il s’allongea à mesure, et la partie duveteuse du morceau d’étoffe se dégonfla à toute vitesse, et puis le fil se détacha complètement. Il éleva le cocon pour mieux l’inspecter, puis le laissa retomber sur une pile d’autres, identiques.
« Y en a long comment, dedans ? demanda sa sœur.
— Nell ! » Harv s’était tourné vers elle, de sorte que sa torche l’illuminait, et que sa voix jaillissait d’autour de la lumière comme une Épiphanie. « Tu te goures. C’est pas un truc avec des fils dedans, ce sont les fils eux-mêmes. Des fils enroulés et superposés. Si tu les tirais tous, il resterait plus rien.
— C’est les mites qui ont fait ça ?
— Vu le mode d’élaboration – c’est tellement numérique – tous ces fils alternés avec régularité, et puis ceux-là, qui repassent au-dessus et au-dessous de tous les autres… » Harv se tut un moment, l’esprit surchargé par l’audace inhumaine de la chose, par l’analogie des cadres de référence. « C’est sûrement les mites, Nell, obligé. Je vois pas quoi d’autre pourrait réaliser un truc pareil. »
Mesures de sécurité adoptées par Atlantis/Shanghai
Atlantis/Shanghai occupait les quatre-vingt-dix pour cent les plus élevés du territoire de New Chusan – un plateau intérieur situé à quinze cents mètres environ au-dessus du niveau de la mer, où l’air était plus frais et moins pollué. Une partie de la zone était délimitée par une adorable clôture en fer forgé, mais la véritable frontière était défendue par un dispositif baptisé rideau de ronces à chien – en fait, un essaim d’aérostats quasiment autonomes.
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