Neal Stephenson - L'âge de diamant

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Dans une Chine rétro-futuriste partagée entre réseaux neuronaux, rebelles intégristes néo-confucéens et comptoirs occidentaux, l’Itinéraire d’une toute jeune fille guidée par les préceptes de son étonnant mentor électronique… Un roman interactif et frénétique, électronique et victorien, érotique et poétique, où l’on verra intervenir une actrice au grand cœur, un producteur trop curieux, un savant pas si fou que ça, un mandarin, quelques nobles actionnaires, plusieurs petites filles, une armée de rebelles, des hordes de réfugiés et la reine Victoria II…
Entre Jules Verne et William Gibson, voici une épopée délirante qui allie les inventions du cyberpunk et les images des clips vidéo avec la tradition du roman-feuilleton et le charme suranné des poèmes victoriens.
Malmenant les genres, mêlant science-fiction, théâtre, poésie, récit d’aventures et conte pour enfants, dans cet hommage irrévérencieux à Samuel Coleridge, Lewis Carroll et Edgar Poe, voire Michael Moorcock ou Georges Perec, Neal Stephenson s’affirme avec ce roman dense et foisonnant comme l’étoile montante du nouveau fantastique américain.

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« Bien le bonjour, monsieur Hackworth, dit Cotton.

— Bien le bonjour, Demetrius. Prenez votre temps.

— Je suis à vous dans un instant, monsieur. »

Cotton était gaucher. Sa main gauche était glissée dans un gant noir. À l’intérieur, était tissé tout un réseau de structures rigides invisibles à l’œil nu : moteurs, capteurs de position, stimulateurs tactiles. Les capteurs relevaient la position de la main, l’angle de pliage de chaque jointure, et ainsi de suite. Le reste de l’équipement était destiné à lui procurer la sensation de toucher de vrais objets.

Les mouvements du gant étaient limités à un domaine grossièrement hémisphérique d’un rayon moyen d’une coudée ; tant qu’il gardait le bras à peu près posé sur son accoudoir douillet en élastomère, sa main était libre. Le gant était relié à un réseau de fils infinitésimaux qui émergeaient des filières disposées çà et là autour du poste de travail. Les filières jouaient le rôle de bobines motorisées : elles laissaient du mou ou, au contraire, tiraient le gant dans l’une ou l’autre direction, afin de simuler des forces extérieures. En fait, il ne s’agissait pas de moteurs mais de petits organes qui produisaient le fil à la demande et, quand il fallait le retendre ou donner une secousse, le réaspiraient et le digéraient. Chaque filament était ceint d’un manchon protecteur en accordéon de deux millimètres de diamètre, destiné à empêcher des visiteurs imprudents de se trancher les doigts sur ces fils invisibles.

Cotton travaillait sur une espèce de structure complexe formée sans doute de plusieurs centaines de milliers d’atomes. Hackworth put le noter car chaque poste de travail était doté d’un médiatron projetant une image bidimensionnelle de ce que voyait l’utilisateur. Cela facilitait la tâche des surveillants qui arpentaient les allées et pouvaient ainsi vérifier d’un coup d’œil la tâche de chaque employé.

Hackworth nota avec peine que les structures sur lesquelles travaillaient tous ces gens semblaient bien encombrantes, quoiqu’il ait effectué lui aussi un travail analogue durant plusieurs années. L’ensemble du personnel de Merkle Hall travaillait sur des produits de consommation de masse, laquelle en général ne se montrait guère exigeante. Les concepteurs travaillaient en symbiose avec de gros logiciels qui se chargeaient des tâches répétitives. C’était un moyen rapide pour concevoir des produits, avantage essentiel quand il s’agissait de coller à un marché aussi capricieux qu’impressionnable. Mais les systèmes conçus ainsi finissaient toujours par être énormes. Un programme de conception automatique ne pouvait réussir à faire marcher un truc qu’en y rajoutant des atomes.

Qu’ils conçoivent des grille-pains ou des sèche-cheveux nanotechnologiques, tous les ingénieurs de cette salle enviaient le poste d’Hackworth à la Commande, où la concision était une fin en soi, où pas un atome n’était gâché et où chaque sous-système était spécifiquement conçu pour une tâche précise. Un tel travail exigeait intuition et créativité, toutes qualités qui n’avaient pas vraiment cours à Merkle Hall. Mais de temps à autre, à la faveur d’une partie de golf, d’une séance de karaoké ou d’un simple cigare, Dürig ou l’un de ses collègues surveillants pouvait évoquer un jeunot qui semblait montrer des dispositions.

Et parce que lord Alexander Chung-Sik Finkle-McGraw finançait le projet sur lequel travaillait en ce moment Hackworth, le prix n’entrait pas en ligne de compte. Ce projet était le Manuel illustré d’éducation pour Jeunes Filles. Le Duc ne souffrait ni faux-fuyant, ni solutions de facilité, la Commande s’était donc dépassée sur ce projet et le moindre atome pouvait se justifier.

Malgré tout, il n’y avait rien de franchement passionnant dans la conception d’une alimentation pour le Manuel illustré, formée pour l’essentiel d’accumulateurs identiques à ceux utilisés partout, des jouets aux appareils aériens. Aussi Hackworth avait-il délégué cette partie de la tâche à Cotton, histoire de voir un peu s’il avait du potentiel.

La main gantée de Cotton voletait et sondait comme un taon englué au milieu d’une toile noire. Sur l’écran médiatronique relié à son poste de travail, Hackworth vit qu’il avait saisi un sous-ensemble de taille moyenne (du moins selon les critères de Merkle Hall), qui devait appartenir à un système nanotechnologique bien plus vaste.

La charte de couleurs utilisées avec ces phénoménoscopes représentait les atomes de carbone en vert, ceux de soufre en jaune, d’oxygène en rouge et d’hydrogène en bleu. Vu de loin, l’assemblage de Cotton avait une dominante turquoise parce qu’il était, pour l’essentiel, formé de carbone et d’hydrogène, et que, à la distance où était situé Hackworth, les milliers d’atomes individuels fusionnaient. L’ensemble formait un réseau de longues tringles rectilignes mais quelque peu hérissées, qui s’entrecroisaient à angle droit. Hackworth y reconnut un système logique à barrettes – un ordinateur mécanique.

Cotton essayait de le fixer à un autre élément plus grand. Hackworth en déduisit que le processus d’auto-assemblage (normalement essayé en premier) n’avait pas dû fonctionner correctement ; c’est pourquoi Cotton essayait d’insérer la pièce à la main. Cela ne réglerait pas le problème initial, mais le retour d’effort kinesthésique transmis par les fils jusqu’à sa main lui permettait de savoir quelles bosses s’alignaient ou non avec les creux correspondants. C’était une approche intuitive, une pratique formellement proscrite par les enseignants à l’Institut royal de nanotechnologie mais fort répandue chez ces vilains garçons si adroits de leurs doigts qui étaient les collègues d’Hackworth.

« D’accord, dit enfin Cotton, je vois le problème. » Sa main se relaxa. Sur le médiatron, le sous-assemblage dérivait à l’écart du groupe principal, entraîné par son inertie, puis il ralentit, s’arrêta et se mit à revenir vers lui, attiré par d’infimes forces de Van der Waals. La main droite de Cotton reposait sur un petit clavinote ; il pressa une touche qui gela la simulation puis, remarqua avec approbation Hackworth, il agrippa l’ensemble du clavier durant plusieurs secondes, le temps de composer un message. Dans le même temps, il avait retiré du gant sa main gauche pour pouvoir ôter l’appareil de sa tête ; tampons et courroies laissaient des marques nettes à la racine des cheveux.

« C’est le maquillage intelligent ? demanda Hackworth en indiquant l’écran.

— Prochaine étape. La commande à distance.

— De quelle manière ? Par irvu ? » Il fallait entendre l’Interface de Reconnaissance vocale universelle.

« Une variante spécialisée, du moins, oui, monsieur », confirma Cotton. Puis, baissant la voix : « On dit qu’ils envisageaient un maquillage équipé de nanorécepteurs pour évaluer la réponse épidermique, le pouls, la respiration et ainsi de suite, afin de réagir à l’état émotionnel du porteur. Ai-je besoin d’ajouter que ce problème cosmétique superficiel fut le prétexte pour les entraîner vers les eaux troubles et profondes du débat philosophique…

— Quoi ? la philosophie du maquillage ! ?

— Réfléchissez-y, monsieur Hackworth – la fonction du maquillage est-elle de réagir à nos émotions… ou bien précisément le contraire ?

— J’avoue que ces eaux me passent déjà au-dessus de la tête…

— J’imagine que vous voulez en savoir plus sur l’alimentation de Runcible », dit Cotton, utilisant le nom de code du Manuel illustré. Cotton n’avait aucune idée de ce que pouvait être Runcible, hormis le fait que son alimentation devait avoir une autonomie relativement importante.

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