Elle le regarda, mal à l’aise.
— C’est Eleanor Dufour qui m’a embauchée. Elle est chez eux, maintenant. Ils veulent qu’on reprenne les recherches sur les algues qu’on avait commencées.
— Oh, je vois. Eh bien, tant mieux. Tant mieux pour toi.
— Ouais. Enfin, Atlanta…
Les types de l’armée sifflèrent. Un groupe de Leucadiens les suivirent en marchant au pas, le long de Neptune Avenue, vers un autre camion-benne qui venait d’arriver. Le boulot continuait.
Leo, Marta et Brian les rejoignirent et se remirent à l’ouvrage. Certains partirent, d’autres arrivèrent. Des tas de gens filmaient les événements avec des caméras vidéo ou numériques. Comme la journée avançait, les volontaires prirent avec reconnaissance les gros gants de chantier que leur proposaient les gars de l’armée. Ils avaient déjà assez d’ampoules comme ça.
Vers deux heures de l’après-midi, les mains en sang, ils décidèrent tous les trois de laisser tomber. Leo avait les cuisses et les reins en compote, et il mourait de faim. Le travail sur la falaise se poursuivrait, et ils ne manqueraient pas de volontaires, tout le temps que la tempête durerait. C’était une tâche nécessaire, et puis c’était marrant d’être dehors, dans la tourmente, à faire quelque chose. La plupart des gens seraient sortis pour regarder, de toute façon, mais là ils se sentaient utiles, ils avaient l’impression que c’était mieux que s’ils étaient demeurés chez eux.
Ils restèrent tous les trois plantés sur une pointe, juste au nord de Swami, penchés dans la tempête et s’émerveillant du spectacle. Marta faisait des petits bonds sur place, encore pleine d’énergie, totalement embrasée. Elle semblait à la fois remontée et furieuse, et elle hurlait quand une vague particulièrement grosse s’écrasait sur la petite falaise obstinée de Pipes.
— Ouais ! Regardez-moi ça ! Et allez ! Allez !
Elle était trempée comme une soupe, comme eux tous, la pluie lui collait les cheveux sur la tête, le vent plaquait sa chemise sur sa poitrine. On aurait dit la gagnante d’une espèce de concours de tee-shirt mouillé mâtiné de sport extrême, le mince tissu détrempé soulignant ses seins, son nombril, ses côtes, ses clavicules et ses abdominaux. Une force de la nature, une déesse du surf de San Diego, et tant mieux si elle s’était fait embaucher par Small Delivery Systems. Leo sentit à nouveau poindre un petit bourgeon vert comme l’espoir dans sa poitrine, près de son cœur, pour cette jeune sauvage qui avait été sa collègue.
— C’est tellement génial ! hurla-t-il. Je préfère faire ça plutôt que de travailler au labo !
Brian éclata de rire.
— Ouais, sauf que pour ça, on n’est pas payé.
— Ah, bah ! Et merde. C’est mieux quand même !
Et il hurla dans la tempête.
Et puis Brian et Marta le serrèrent sur leur cœur. Ils s’en allaient.
— Essayons de rester en contact, les gars, dit Leo, devenant sentimental. Vraiment, essayons. Qui sait, on pourrait se retrouver, un jour, retravailler ensemble quelque part.
— Bonne idée.
— Je serai probablement disponible, répondit Brian.
Marta haussa les épaules, détourna le regard.
— On sera disponible ou pas.
Et puis ils s’en allèrent. Leo fit de grands signes alors que le pick-up de Marta s’éloignait dans la rue. Un soudain pincement au cœur – les reverrait-il jamais ? Le reflet des feux arrière du pick-up égrenant deux lignes rouges sur l’asphalte mouillé, le pointillé d’un clignotant à droite, et ils disparurent.
10. Impacts au sens large
Il ne faut pas être une lumière pour décoder le fonctionnement du monde d’aujourd’hui. Un minuscule pourcentage de la population est immensément riche, une partie est aisée, il y a beaucoup de gens qui s’en sortent tout juste, et beaucoup plus qui souffrent. C’est ce qu’on appelle le capitalisme, mais ce mot dissimule des schémas résiduels de féodalisme et de hiérarchies plus anciennes, d’injustices fondamentales qui structurent notre façon de nous organiser. Tout le monde vit dans une relation imaginaire à cette situation réelle. Tel est notre monde. Nous avançons les yeux bandés, et nous ne voyons que ce que nous croyons voir.
Et nous sommes sur une passerelle au-dessus de l’abîme. Il y a des îlots de temps où les choses paraissent stables. Il ne s’y passe pas grand-chose. La routine hebdomadaire. Et puis ces îlots se disjoignent. D’ici quelque temps, aucun des êtres actuellement vivants ne sera plus là ; ce sera d’autres gens. Il n’y aura plus que des histoires pour souder les générations, l’histoire et l’ADN, de longues chaînes de briques élémentaires – la guanine, l’adénine, la cytosine, la thymine, l’amour, l’espoir, la peur, l’égoïsme – tout cela se recombinant encore et encore, jusqu’à ce qu’il y ait un miracle et que l’organisme fasse un bond en avant !
Charlie, réveillé par un hurlement de sirène, se leva d’un bond et resta debout à côté de son lit, les poings brandis comme un boxeur du dix-neuvième siècle.
— Quoi ? hurla-t-il en réponse au bruit assourdissant.
Ce n’était pas une alarme. C’était Joe, qui geignait, dans la chambre. Il regarda son père avec stupéfaction.
— Ba !
— Oh non, Joe !
Charlie avait la poitrine et les bras en feu. Il s’était tourné et retourné, en proie à une véritable torture, pendant la majeure partie de la nuit, comme toutes les nuits depuis ce malencontreux accrochage avec le sumac vénéneux. Il n’avait pas dû dormir plus d’une heure ou deux.
— Quelle heure est-il ? Pitié, Joe, il n’est même pas sept heures ! Ne hurle pas comme ça. Si je dors, tu n’as qu’à me tapoter l’épaule, et me dire : « Bonjour, papa ; tu pourrais me réchauffer un biberon, s’il te plaît ? »
Joe s’approcha et lui tapota la jambe en le regardant paisiblement.
— Ma. Pa. Wa. Ba.
— Eh ben, dis donc ! C’est vraiment bien, Joe ! Écoute, je m’occupe de ton biberon tout de suite ! Super ! Bon, tu as sali ta couche, là ? Parce que sinon, tu pourrais peut-être la baisser, t’asseoir sur ton pot, dans la salle de bains, comme un grand garçon, faire popo comme Nick, et revenir dans la cuisine. Ton biberon serait prêt. Ça te paraît bien ?
— Ga. Pa.
Joe trottina vers la salle de bains.
Charlie le suivit, stupéfait, et descendit l’escalier pieds nus, le plus doucement possible, pour ne pas réveiller ses démangeaisons. Dans la cuisine, l’air était d’une fraîcheur soyeuse, délectable. Nick était là, en train de lire un livre. Sans lever les yeux, il dit :
— Je veux descendre jouer au parc.
— Je croyais que tu avais des devoirs à faire.
— Ben, en quelque sorte. Mais j’ai envie de jouer.
— Hmm. Et si tu faisais ton travail d’abord ? On jouerait ensuite, comme ça, quand tu joueras, tu pourrais vraiment en profiter.
Nick inclina la tête sur le côté.
— C’est vrai, ça. D’accord, je vais faire mes devoirs avant.
Il s’éclipsa, son livre sous le bras.
— Oh, et tant que tu y es, remonte tes chaussures dans ta chambre.
— D’accord, papa.
Charlie surprit son reflet sur le côté de la hotte de cuisson. Il avait les yeux ronds comme des soucoupes.
— Hmm, répéta-t-il.
Il mit le biberon de Joe au bain-marie et se fourra l’écouteur de son téléphone dans l’oreille gauche.
— Phone, appelle Phil… Salut, Phil, écoutez, je voulais vous parler d’une idée que je viens d’avoir. Voilà, si on réessayait de faire passer le projet de loi sur les aérosols atmosphériques chinois, on pourrait reprendre tout le problème des émissions de gaz à effet de serre à partir d’une sorte de point d’appui, et donner le coup d’envoi à un processus qui réglerait le problème des centrales à charbon, ici, sur la côte Est, ou qui nous servirait de cheval de Troie, vous voyez ce que je veux dire ?
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