— Très certainement, dit-elle d’une voix posée. Si vous me dites ce qu’elle vous a expliqué, je serai très heureuse de compléter avec ce que j’en sais.
Il y eut un petit silence, et puis :
— Elle nous a dit que la microstructure de Webmind pourrait avoir émergé spontanément, et se trouverait largement dispersée.
Anna hocha la tête avec satisfaction. Une affirmation bien vague et générale…
— Colonel Hume, dit-elle, je ne pense pas être différente de la plupart des humains en ce moment : j’ai des sentiments mitigés. Je ne sais pas si Webmind est une bonne chose. Tout ce que je sais, c’est qu’il existe, et que, pour l’instant, il semble n’avoir rien fait de répréhensible.
— Nous en sommes tout à fait conscients, professeur Bloom. Nous cherchons simplement à nous préparer à toutes les éventualités. Vous n’ignorez certainement pas que nous pourrions avoir à faire face à une situation de singularité. Chaque minute compte – et c’est pour cela que je vous ai appelée directement.
— Je ne vous cacherai pas que je suis plus que contrariée à l’idée que vous avez intercepté mes communications.
— En réalité, nous n’avons rien fait de tel. Franchement, nous ignorons ce que Caitlin et vous avez pu vous dire. Mais s’il est une chose qui est apparue clairement au cours des dernières heures, c’est bien que les communications de tout le monde sont désormais sous surveillance – et pas par quelque chose d’humain. Il nous faut absolument pouvoir réagir efficacement à cette situation, si les circonstances l’exigent.
— Vous voulez dire que vous cherchez un moyen d’éradiquer Webmind de l’Internet, n’est-ce pas ? La décision est-elle déjà prise de faire cette tentative ?
Hume hésita une seconde.
— Je ne suis qu’un simple conseiller, dit-il enfin. Je peux toutefois vous dire que non, aucune décision n’a encore été prise. Mais vous avez consacré votre carrière à cartographier la croissance de l’Internet. Vous êtes parfaitement consciente de ce qui se passe – et de l’importance historique de cet événement. Nous avons besoin de comprendre le processus en cours – et cela commence par la façon dont Webmind se manifeste.
— Écoutez, dit Anna, ma journée a été longue, et il se fait tard. Il faut que j’aille me coucher. La nuit porte conseil… Et pour ne rien vous cacher, j’en parlerai demain matin au service juridique du Technion afin de voir quelle conduite je dois adopter.
— Professeur, vous savez bien que dans les huit ou dix prochaines heures, la situation peut se développer d’une façon extraordinaire. Nous ne pouvons pas nous permettre d’attendre.
— Vous allez bien devoir vous y résoudre, colonel. Shalom .
— Professeur, je vous en conjure…
— J’ai dit shalom .
Et elle raccrocha.
Matt finit par se rendre compte qu’il était temps de rentrer chez lui. Caitlin le raccompagna en bas. Elle sortit avec lui et referma la porte derrière eux pour avoir un peu d’intimité. Elle lui passa les bras autour du cou et – ah, il avait le cœur battant ! – l’attira contre elle. Ils s’embrassèrent. Cette fois, leurs langues se touchèrent – wouah ! Matt sentit la chair de poule sur les bras nus de Caitlin.
Ils s’écartèrent l’un de l’autre et Caitlin lui dit :
— Tu m’envoies un message demain après les cours, d’accord ?
— Promis.
Et là, c’est lui qui se pencha vers elle pour un dernier baiser, puis il la quitta. Arrivé dans la rue, il se retourna et lui fit un signe de la main, qu’elle lui rendit en souriant.
Comme tout bon citoyen de Waterloo, Matt possédait un BlackBerry, dont il utilisait en particulier le lecteur de MP3. C’était aussi un bon Canadien, et il y avait donc chargé Nickelback, Feist et The Trews – mais il fallait absolument qu’il télécharge un peu de Lee Amodeo pour voir ce qui excitait tant Caitlin.
Il marchait ainsi les mains dans les poches et le col de son anorak relevé, se sentant plus heureux qu’il ne l’avait jamais été. Comme il avait mis le volume à fond – quatre-vingt-dix décibels, selon son estimation – il n’entendit qu’un son étouffé et ne comprit pas que quelqu’un prononçait son nom.
Mais il ne put s’y tromper quand il reçut un coup de poing à l’épaule. Il sentit une poussée d’adrénaline et se retourna : c’était Trevor Nordstrom.
— Hé, je te parle, Reese ! dit Trevor.
Une autre estimation rapide : Trevor devait bien peser vingt kilos de plus que lui, et ce n’était que du muscle.
Matt jeta un rapide coup d’œil autour de lui, mais il pouvait difficilement espérer distancer Trevor, qui revenait apparemment d’un entraînement de hockey – il avait posé sa crosse et son sac de gym sur le trottoir. C’était une mince consolation de voir qu’il ne s’agissait pas d’une attaque préméditée.
— Oui ? fit Matt.
Ah, bon sang de bois… sa voix s’était encore cassée…
— Tu te crois très fort, hein, d’avoir fait signer cette carte pour Caitlin ?
Matt sentait son cœur battre de nouveau plus vite, mais pour des raisons beaucoup moins agréables.
— J’ai simplement trouvé que ce serait sympa, dit-il.
Un concept qui t’échappe totalement.
— Elle est beaucoup trop bien pour toi, Reese.
En fait, Matt était assez d’accord là-dessus, mais il n’allait pas donner à Trevor le plaisir de l’entendre l’avouer. Il préféra ne rien dire.
Mais apparemment, ce silence ne plaisait pas à Trevor, qui lui donna un autre coup de poing, cette fois dans la poitrine.
Et Matt repensa à tout ce qu’il avait pu voir dans les films et les séries télé sur ce genre de situation. On était censé faire face à la brute, on était censé lui flanquer un coup de poing dans la figure, et alors il s’enfuyait à toutes jambes, ou il se mettait à vous respecter, ce genre de trucs. On était censé se comporter comme lui pour le vaincre. Mais Matt ne pouvait pas faire ça. D’abord parce que si Trevor ne s’enfuyait pas, il se ferait réduire en bouillie… Il n’avait aucune chance de l’emporter. Et ensuite, parce que les films et les feuilletons se trompaient complètement. Réagir par la violence contre la violence ne résolvait pas les situations. Au contraire, cela conduisait forcément à une escalade.
— Arrête de tourner autour d’elle, dit Trevor.
Cela faisait maintenant trois ans que Matt était le souffre-douleur de Trevor. Il avait enduré les horreurs des cours de gym avec lui, et l’indifférence des professeurs. Matt connaissait la vieille blague : « Ceux qui savent font. Ceux qui ne savent pas faire enseignent. Ceux qui ne savent pas enseigner… deviennent profs de gym. » Ah, bon sang, quel mérite pédagogique y avait-il à noter quelqu’un sur dix tentatives de tir au panier pendant que les autres le traitaient de mauviette ? Comment Trevor s’en tirerait-il si on lui demandait de résoudre dix équations du second degré tout en se faisant traiter de débile mental par le reste de la classe ?
— Elle va continuer ses études chez elle, dit Matt. Tu ne la reverras plus jamais, et…
Une idée lui vint soudain, en même temps que Trevor lui assénait un autre coup de poing au creux de l’épaule. Trevor ne craignait pas de ne jamais revoir Caitlin… Bien au contraire. Il y avait un bal au lycée le dernier vendredi de chaque mois, et le prochain était dans quinze jours. Si Caitlin Doreen Decter – la fille qu’il avait lui-même accompagnée le mois dernier – s’y rendait au bras d’un type comme Matt, ce serait une humiliation complète pour lui.
— Tu laisses tomber, c’est tout, dit Trevor. T’as compris ?
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