— Qui vous a donné sa recette ? Les démons ?
— Non, le médecin savoyard qui a soigné Eugen.
Ce n’était qu’un chirurgien, mais Dietrich passa ce détail sous silence. Il agita doucement les simples.
— Prenez-les.
— Lequel est le poison ? Je refuse d’y toucher.
Dietrich reprit l’éponge imbibée de la mixture du Savoyard.
— Je regrette que vous ayez préparé ceci. Vous ne touchiez jamais au poison avant leur arrivée.
— C’était une recette du Savoyard, je vous dis.
— Cet homme n’était que leur instrument. Oh ! mon père, je prie chaque jour pour que vous soyez libéré de leur charme. J’ai imploré quelqu’un de vous venir en aide.
Dietrich se glaça.
— Qui donc ?
Theresia prit les sachets qu’il lui tendait.
— Je me rappelle le jour où je vous ai vu pour la première fois. Je l’avais oublié, mais à présent je m’en souviens. J’étais toute petite et vous me paraissiez énorme. Votre visage était noir de suie et tout le monde hurlait alentour. Je vois aussi une barbe rouge… Non, ce n’était pas vous. (Elle secoua la tête.) Vous m’avez jetée sur votre épaule et vous m’avez dit : « Viens avec moi. »
Elle voulut refermer le battant, mais Dietrich l’en empêcha.
— Je pensais que nous pourrions parler.
— De quoi ?
Et elle referma la porte avec fermeté.
Dietrich resta un instant sans bouger.
— De… de tout et de rien, murmura-t-il.
Il regrettait de ne pas l’avoir vue sourire. Elle était toujours ravie quand il lui offrait des remèdes. Oh ! mon père ! criait l’enfant dans sa mémoire. Comme je vous aime !
— Et comme je t’aime, dit-il à haute voix.
Mais si la porte l’entendit, elle n’en laissa rien paraître, et Dietrich commençait tout juste à sécher ses larmes lorsqu’il arriva devant le presbytère en haut de la colline.
Le jeudi saint, peu de temps avant les vêpres, un héraut arriva de Strasbourg, porteur d’une missive enrubannée et scellée à la cire rouge vif avec le cachet épiscopal. Il trouva Dietrich à l’église, occupé à préparer la Messe des présanctifiés, le seul office de l’année à ne pas comporter de consécration. Avertis par le parleur à distance, Jean et les autres Krenken chrétiens, qui l’aidaient à draper de noir les croix et les statues, avaient bondi vers les solives pour se cacher dans l’obscurité.
Dietrich examina le sceau et s’assura qu’on n’y avait pas touché. Il soupesa la missive, comme si son poids était un indice de sa teneur. Le fait qu’un personnage aussi auguste que Berthold le connaisse par son nom le plongeait dans la terreur.
— Savez-vous quel est l’objet de cette lettre ? demanda-t-il au héraut.
Mais celui-ci lui répondit par la négative et s’en fut, non sans avoir jeté des regards méfiants autour de lui. Joachim, qui se trouvait aussi dans l’église, déclara :
— J’ai l’impression que certaines rumeurs sont arrivées aux oreilles de l’évêque. Cet homme était ici pour porter une lettre, mais il avait aussi ordre de garder les yeux ouverts.
Les Krenken se laissèrent choir sur les dalles et reprirent leurs tâches.
— Voulez-vous que nous lui offrions un spectacle ? demanda Gottfried, le dernier à quitter sa cachette.
Puis il partit en riant.
Dietrich décacheta la missive et la déplia.
— De quoi s’agit-il ? demanda Joachim.
C’était un acte d’accusation rédigé par la cour épiscopale, duquel il ressortait qu’il avait donné le baptême à des démons. La nature de ce document était moins surprenante que le temps qui s’était écoulé avant son émission.
Dietrich se rappela soudain que c’était ce même jour, et sans doute à cette même heure, que le Fils de l’Homme avait été trahi par l’un des siens. Viendrait-on l’arrêter cette nuit même ? Non, il disposait d’un délai de grâce d’un mois.
Il lut le document une seconde fois, mais sa teneur n’avait pas changé.
— Un mois, dit Manfred lorsque Dietrich vint lui annoncer la nouvelle dans son scriptorium.
— Comme le veut la loi, confirma Dietrich. Et je dois fournir au magistrat enquêteur une liste de mes ennemis afin qu’il détermine si l’accusation ne résulte pas d’un acte de malveillance. Le juge doit être saisi par deux témoins avant de déclencher la procédure. L’acte d’accusation ne contient pas leurs noms, ce qui sort de l’ordinaire.
Assis sur sa chaise curule devant sa table, Manfred se cala le menton sur le poing.
— Bon. La liste de vos ennemis est-elle longue ?
— Je pensais n’en avoir aucun, mein Herr.
Manfred désigna le document d’un mouvement de la tête.
— Vous en avez au moins deux. Par la roue de sainte Catherine, vous êtes bien naïf pour un prêtre ! Je pourrais vous en citer une bonne douzaine.
Dietrich soupçonnait au premier chef les villageois qui s’étaient opposés au baptême de Jean, qui redoutaient les Krenken plus que de raison. Les châtiments punissant les faux témoins étaient très sévères. Quelques années plus tôt, un habitant de Cologne ayant accusé d’hérésie un fils qu’il jugeait trop désobéissant avait eu droit au pilori et n’y avait pas survécu. Dietrich s’approcha de la meurtrière pour respirer l’air vespéral. Dans la vallée en contrebas, la lueur du feu éclairait les fenêtres des cottages. La forêt était un tapis murmurant sous le ciel étoilé.
Comment aurait-il pu la dénoncer et la condamner à un tel sort ?
Tom et Judy se retrouvèrent dans un restaurant baptisé Le Pigeonnier pour y déguster un sandwich au steak et au fromage tout en examinant les dernières découvertes de la bibliothécaire. Le ver qu’elle avait lancé à la recherche du pasteur Dietrich lui avait rapporté une quantité invraisemblable de Klimbim.
— Savez-vous combien d’Allemands on a baptisés Dietrich au Moyen Âge ?
Elle leva les yeux au ciel, mais elle n’avait pas attendu cette expérience pour prendre conscience des difficultés de ce genre de recherche. S’il suffit de faire un pas pour entamer un voyage, celui-ci s’achève rarement au deuxième.
— Quand ce n’était pas le bon siècle, ce n’était pas le bon royaume. La Saxe, le Wurtemberg, la Franconie… J’ai trouvé un « Dietrich » à Cologne et un autre à Paris. Faciles à éliminer, ces deux-là. Les plus durs étaient ceux qui n’étaient associés ni à un lieu ni à une date. Il a fallu que je me les tape en détail. Et il y a ça ! (Elle agita une sortie imprimante.) Ces crétins n’avaient pas intégré Oberhochwald à leur index. Sinon, ça fait longtemps que j’aurais mis la main dessus. (Elle mordit dans son sandwich d’un air furieux.) Ah ! les cons…
Ça , c’était un extrait de livre. Durant les années 1970, un groupe de progressistes enthousiastes avait publié un ouvrage intitulé La Tolérance à travers les âges , qui recensait des exemples de comportement éclairé dans tous les lieux et tous les temps. Outre le célèbre discours de Martin Luther King – I had a dream… – et The Bloody Tenant , le pamphlet de Roger Williams contre la persécution religieuse, on y trouvait une lettre adressée par le pasteur Dietrich à son évêque.
À l’honorable révérend Wilhelm Jarlsberg, archidiacre de Fribourg-en Brisgau
Je vous prie par la présente d’user de vos bons offices pour présenter mon humble requête à Sa Grâce Berthold II, évêque de Strasbourg.
J’ai conservé un silence modeste tandis que mes détracteurs, espérant vous dresser contre moi, émettaient des accusations à mon encontre auprès du tribunal du Saint-Office. La raison et la vérité finiraient par triompher, pensais-je. Mais vu le dernier incident relatif aux flagellants survenu à Strasbourg, je suis fondé à me demander si la raison prévaut encore dans la chrétienté.
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