Mes accusateurs prétendent que nous avons accueilli des démons dans les foyers d’Oberhochwald. Permettez-moi de répondre en détail à cette accusation.
Question : Le pasteur Dietrich d’Oberhochwald a-t-il trafiqué avec des démons et des sorciers, et profané le sacrement du baptême, un crime qui permet de le soupçonner d’hérésie ?
Première objection : S’il semble que j’aie trafiqué avec des démons, c’est parce que mes invités usent de diverses pratiques occultes et maîtrisent des arts inconnus des chrétiens.
Deuxième objection : S’il semble que j’aie trafiqué avec des démons, c’est parce que l’on dit que mes invités ont le pouvoir de voler en usant de moyens surnaturels. La façon dont ils volent rappelle celle des sorcières qui se retrouvent sur le mont Kandel pour leur sabbat.
Troisième objection : S’il semble que j’aie trafiqué avec des démons, c’est parce que mes invités présentent un aspect extraordinaire.
Bien au contraire, il est écrit que le Christ est mort pour sauver l’ensemble du genre humain. On ne peut donc refuser le baptême à ceux qui souhaitent se convertir, et c’est uniquement si on l’impose par force ou par persuasion que ce sacrement se voit corrompu. Par ailleurs, le Canon Episcopi atteste sans ambiguïté que la sorcellerie, bien qu’elle constitue un crime au regard de la loi, ne constitue pas une hérésie. Ainsi, les affirmations de mes accusateurs sont infondées, du point de vue de la loi comme de celui de la théologie.
Réponse à la première objection : Les choses de ce monde sont naturelles ou surnaturelles. Si une chose n’est pas jugée naturelle, c’est parce qu’elle s’éloigne du cours ordinaire de la nature, non parce qu’elle participe du surnaturel. Par exemple, une pierre que l’on jette vers le ciel est animée d’un mouvement qui n’est point naturel, car jamais elle ne présenterait un pareil mouvement de par sa nature. Parmi les choses artificielles, on trouve non seulement certaines qui correspondent à ce cas, mais aussi des constructions mécaniques comme les horloges et les lunettes de vue. C’est ainsi que l’on peut taxer de magicienne une herboriste exprimant la qualité cachée d’une plante, car on n’en a pas encore découvert l’essence et on n’en connaît que l’efficacité. Mais ce qui est caché ne restera pas nécessairement inconnu, car ces essences, du simple fait de leur réalité, sont susceptibles d’être découvertes, et il serait vain que la nature possède une propriété potentiellement connaissable qui ne saurait pourtant être actuellement connue, et, à mesure qu’une telle propriété devient familière aux lettrés, elle cesse peu à peu d’être occultée. Par exemple, nous pouvons désormais lire la parole de Dieu grâce à ce prodigieux instrument que sont les lunettes de vue. Bien qu’il s’agisse de constructions mécaniques, nombre de gens simples s’en méfient encore. Mes invités utilisent des appareils semblables à ceux que décrit Roger Bacon et qui sont en général considérés comme participant de ce monde, bien que leur essence demeure occulte.
Réponse à la deuxième objection : Le Canon Episcopi déclare que les sorcières ne volent pas pour se rendre au sabbat, excepté dans les rêves induits par la belladone et autres herbes nocives, et que c’est péché de croire le contraire. Par conséquent, mes accusateurs sont dans l’erreur lorsqu’ils affirment que mes visiteurs volent en usant de moyens surnaturels. S’il est possible de voler, cela ne se fera que par la volonté de Dieu ou grâce au talent d’artisans ingénieux.
Réponse à la troisième objection : Les démons ne supportent pas le contact de l’eau bénite. Mais l’eau du baptême ne leur a causé aucune gêne, en particulier celui qui a pris le nom de Johannes. Par conséquent, il ne s’agit pas d’un démon.
Ainsi réfuté-je mes accusateurs. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. [18] Matthieu, 25.40. (N.d.T.)
» J’ai aidé des voyageurs égarés et affamés, grièvement blessés pour certains, lorsqu’ils sont arrivés ici l’été dernier : Certes, frère Joachim les trouve fort laids et les qualifie de démons, en dépit des maux mortels qui les affligent, mais ce sont bel et bien des mortels. Ils viennent d’une contrée lointaine dont les habitants ont naturellement une apparence qui diffère de la nôtre ; mais si le pape Clément, comme le déclare sa bulle prodigieusement rationnelle, peut ouvrir aux juifs les portes de son palais d’Avignon, alors un humble prêtre peut bien abriter des voyageurs sans défense, quelles que soient la couleur de leur peau et la forme de leurs yeux.
Que le Christ soit avec nous en cet an de grâce 1349. Rédigé de ma propre main à Oberhochwald, dans le margraviat de Bade, le jour de la commémoraison de saint Grégoire de Nazianze.
Dietrich
— Un homme remarquable, dit Tom en repliant les feuillets.
— Oui, fit doucement Judy. J’aurais aimé le connaître. Mes parents étaient aussi des « voyageurs sans défense ». Ils ont passé trois ans sur un bateau avant que leur « pasteur Dietrich » leur trouve une maison.
— Oh. Je suis désolé.
Elle haussa les épaules.
— C’était il y a longtemps et je suis née ici. Une histoire américaine.
Il tapota les feuillets du bout des doigts.
— D’un autre côté, ce frère Joachim m’a l’air d’un fanatique, vu la façon dont il dénonce Dietrich à l’Inquisition et traite ces gens de démons.
— Dietrich ignorait peut-être l’identité de ses accusateurs.
— L’Inquisition acceptait les dénonciations anonymes ? Ça lui ressemble bien.
— En fait…
Tom pencha la tête sur le côté.
— Oui ?
— Au tout début, les accusateurs tombaient comme des mouches – tués par les hérétiques –, si bien qu’on leur a promis l’anonymat, tout en châtiant sévèrement les faux témoignages.
Il tiqua.
— L’Inquisition respectait des règles ?
— Oh ! oui. Des règles bien plus strictes que celles des tribunaux royaux, par exemple. Après avoir bouclé leur dossier, les Inquisiteurs en rédigeaient un abrégé où toutes les parties étaient désignées par des pseudonymes latins, pour le présenter ensuite à un groupe d’hommes choisis pour leur bonne réputation au sein de la communauté – les boni viri ou prud’hommes –, qui l’examinaient sans préjugé. Nous connaissons des cas où l’accusé a volontairement commis un blasphème pour que son procès soit instruit par l’Inquisition plutôt que par la cour.
— Mais ils torturaient les accusés, n’est-ce pas ?
— Uniquement pour obtenir des aveux. Mais, à cette époque, tout le monde pratiquait la question. Lorsque les tribunaux l’ont autorisée, cela faisait longtemps que les cours impériales en avaient généralisé l’usage. Et le Manuel des Inquisiteurs la qualifiait de « trompeuse et inefficace » et conseillait de n’y recourir qu’en désespoir de cause, ou bien lorsque la culpabilité de l’accusé était déjà prouvée. À l’époque, celui-ci devait obligatoirement confesser sa faute. On ne pouvait le condamner sur la seule foi d’un témoignage. La question ne pouvait lui être administrée qu’une seule fois, sans qu’il en résulte ni décès ni mutilation, et tous ses aveux devaient être confirmés sous serment.
Tom refusait d’y croire.
— Mais un procureur déterminé parvenait sûrement à contourner ces règles.
— Déterminé ou corrompu. Assurément. Cette procédure est plus proche du Grand Jury américain que du procès classique.
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