— Il ne s’agit pas des miens, docteur, répliqua le père Balthus en l’observant d’un regard aigu. Et je suis sûr que les vôtres sont en ordre.
Les autres passagers s’éloignaient du bastingage pour descendre chercher leurs bagages. Avec un sourire à Balthus, le Dr Sanders s’excusa et se dirigea vers sa cabine. Il écarta le prêtre de ses pensées — dans une demi-heure, ils auraient disparu chacun de leur côté dans la forêt, vers ce qui les attendait. Sanders tâta sa poche pour voir si son passeport y était, il ne fallait point qu’il l’oubliât dans sa cabine. Le désir de voyager incognito, avec tous les avantages que cela comportait, pourrait bien se manifester d’une manière inattendue.
Comme le Dr Sanders atteignait l’escalier des cabines près de la cheminée il vit l’arrière pont où les passagers de troisième classe rassemblaient leurs paquets et leurs valises. Au centre du pont, en partie entouré d’une tente de toile, se trouvait un grand hydroglisseur à la coque jaune et rouge, qui devait être déchargé à Port Matarre.
Prenant ses aises sur le large banc formant siège derrière la barre du gouvernail, un bras posé sur le pare-brise de verre et chrome, se trouvait un petit homme mince d’environ quarante ans, vêtu d’un léger costume blanc qui mettait en valeur le collier de barbe noire encadrant son visage. Ses cheveux noirs étaient rabattus sur son front osseux et avec ses petits yeux lui donnaient l’air tendu et méfiant. Cet homme, Ventress — son nom était à peu près tout ce que le Dr Sanders avait pu apprendre de lui — avait partagé la cabine du médecin. Depuis Libreville, il avait erré sur le bateau comme un tigre impatient, discutant avec les passagers de l’entrepont et l’équipage, passant de l’humour à un air d’absence morne, et il restait alors seul dans la cabine, regardant par le hublot un petit disque de ciel vide.
Le Dr Sanders avait essayé une fois ou deux de parler avec lui, mais la plupart du temps Ventress l’avait ignoré, gardant pour lui les raisons qu’il avait de venir à Port Matarre. Toutefois le médecin était depuis longtemps endurci, habitué à être évité par ceux qui l’entouraient. Peu après l’embarquement, il y avait eu un léger contretemps, plus embarrassant pour les autres passagers que pour lui. Qui partagerait la cabine du Dr Sanders ? Sa renommée l’avait précédé (ce qui est renommée pour le monde reste notoriété au niveau de l’individu, se dit Sanders, et le contraire était sans aucun doute vrai). On ne put trouver personne pour partager la cabine du directeur adjoint de la léproserie de Fort Isabelle.
Ventress s’était alors présenté. Il avait frappé à la porte du Dr Sanders, valise à la main, lui avait fait un signe de tête.
— Est-ce contagieux ? avait-il simplement demandé.
Après un instant passé à examiner l’individu vêtu de blanc, au visage barbu maigre comme une tête de mort — quelque chose en lui rappelait au médecin qu’il se trouvait en ce monde certaines gens qui pour des raisons personnelles désiraient attraper la maladie — il lui avait répondu.
— La maladie est contagieuse, oui, mais pour sa transmission, il faut des années de contact avec les malades. La période d’incubation peut être de vingt ou trente ans.
— Comme la mort. Bien. Avec un mince sourire, Ventress était entré dans la cabine, avait tendu une main osseuse au médecin. Ce que ne comprennent point nos compagnons de voyage timorés, docteur, avait-il ajouté, c’est qu’en dehors de votre colonie il n’y en a tout simplement qu’une autre plus vaste.
Tandis qu’il observait Ventress étendu dans l’hydroglisseur sur le pont arrière, le Dr Sanders réfléchissait à cette énigmatique présentation. La lumière défaillante planait toujours sur l’estuaire mais le costume blanc de Ventress paraissait en concentrer l’intense éclat caché, tout comme la robe du père Balthus en avait reflété les sombres nuances. Les passagers de troisième se déplaçaient autour de l’hydroglisseur mais Ventress avait l’air de s’en désintéresser, tout autant que de la jetée qui approchait et de son petit groupe de douaniers et de policiers. Il regardait de l’autre côté du bastingage désert, à tribord, l’embouchure du fleuve, les lointaines forêts s’étalant jusqu’à l’horizon embrumé. Ses petits yeux étaient mi-clos, comme pour délibérément confondre ce qu’il voyait avec quelque paysage intérieur.
Sanders avait peu vu Ventress pendant le voyage le long de la côte, mais un soir, dans la cabine, cherchant quelque chose dans le noir, il s’était trompé de valise et avait senti la crosse d’un revolver automatique de gros calibre dépassant d’un étui de cuir. La présence de cette arme avait immédiatement résolu une partie des énigmes qui entouraient la petite silhouette sèche de Ventress.
— Docteur, lança Ventress, avec un signe de main comme pour faire sentir à Sanders qu’il était perdu dans des rêveries, on va boire un verre avant que le bar ne ferme ? Sanders allait refuser quand Ventress lui tourna le dos, lancé sur une autre piste. Cherchez le soleil, docteur, il est là ; vous ne pouvez traverser ces forêts tête baissée.
— Je n’essaierai pas. Descendez-vous à terre ?
— Bien sûr, mais rien ne presse ici, docteur, c’est un paysage hors du temps.
Le Dr Sanders le laissa et se dirigea vers sa cabine. Les trois valises, celle luxueuse de Ventress, en crocodile poli, et ses vieux sacs éraflés, étaient déjà fermées près de la porte. Sanders enleva sa veste, se lava les mains dans le lavabo, les essuya légèrement dans l’espoir que l’odeur âcre du savon le ferait paraître un peu moins un paria pour les officiels qui viendraient examiner les papiers.
Cependant, Sanders ne se rendait que trop bien compte, après quinze ans d’Afrique, que toute chance qu’il eût pu avoir naguère de changer son apparence, l’image de lui qu’il donnait au monde, était depuis longtemps évanouie. Le costume de coton taché par ses travaux, un peu trop étroit pour ses larges épaules, la chemise bleue à raies, la cravate, noire, la tête solide avec ses cheveux gris mal coupés, les traces de barbe, tout cela était les marques involontaires du médecin pour les lépreux, aussi facilement reconnaissables que la bouche ferme malgré sa cicatrice et l’œil scrutateur de Sanders.
Il ouvrit son passeport et compara la photographie prise huit ans auparavant avec son reflet dans le miroir. Au premier coup d’œil, il était à peine reconnaissable. La photo montrait le visage franc, honnête, révélant un engagement moral évident envers les lépreux, d’un homme manifestement heureux de son travail à l’hôpital ; on eût dit le jeune frère plein de dévouement de l’autre, un médecin de campagne un peu lointain, un peu maniaque.
Sanders regarda sa veste déteinte, ses mains calleuses, sachant à quel point cette impression était trompeuse, à quel point il comprenait mieux, sinon ses motifs actuels, au moins ceux de son être plus jeune, et les vraies raisons qui l’avaient poussé à partir pour Fort Isabelle. La date de naissance sur le passeport lui rappelant qu’il avait atteint l’âge de quarante ans, Sanders essaya de se voir dans dix ans, mais déjà les éléments latents qui avaient émergé sur son visage les années précédentes paraissaient avoir perdu de leur force. Ventress avait parlé des forêts du Matarre comme d’un paysage privé de temps et une partie peut-être de leur attrait pour Sanders tenait au fait que là il serait enfin libéré des questions de motivation et d’identité liées à son sentiment du temps et du passé.
Le bateau n’était plus qu’à vingt pieds de la jetée et le Dr Sanders voyait par le hublot les jambes vêtues de kaki du comité de réception. De sa poche il sortit une enveloppe souvent ouverte et en tira une lettre écrite en une encre bleu pâle qui avait presque imprégné le papier mou. Enveloppe et lettre portaient le timbre de la censure et un morceau manquait où, sans doute, s’était trouvée l’adresse, se dit le médecin.
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