— Je ne fais pas mon âge, dit Ender. C’était le nom qu’on me donnait quand j’ai fait sauter la planète d’origine des doryphores. La présence de ce nom sur le premier traité jamais signé par les humains et des ramen contribuera peut-être à changer le sens de ce nom.
— Ender, souffla-t-elle.
Elle tendit les bras vers lui, le traité entre les mains, et l’appuya contre sa poitrine ; il était lourd, puisqu’il comportait toutes les pages de La Reine et l’Hégémon , au dos desquelles était rédigé le traité.
— Je ne suis jamais allée me confesser aux prêtres, dit-elle, parce que je savais qu’ils me mépriseraient en raison de mon péché. Cependant, lorsque vous avez énuméré tous mes péchés, aujourd’hui, j’ai pu le supporter parce que je savais que vous ne me méprisiez pas. Jusqu’à maintenant, je ne comprenais pas pourquoi .
— Je ne suis pas homme à mépriser les autres en raison de leurs péchés, expliqua Ender. Je n’en ai pas encore rencontré un dont je ne puisse dire en moi-même : J’ai bien fait pire.
— Pendant toutes ces années, vous avez porté le fardeau de la culpabilité de l’humanité.
— Oui, eh bien, cela n’a rien de mystique, dit Ender. Je vois cela comme la marque de Caïn. On n’a pas beaucoup d’amis, mais personne ne peut vous faire vraiment mal.
Le sol était dégagé. Mandachuva s’adressa dans la Langue des Arbres aux piggies qui martelaient le tronc ; le rythme changea et, à nouveau, l’arbre s’ouvrit. Humain se glissa dehors, comme un bébé sortant du ventre de sa mère. Puis il gagna le centre de l’espace dégagé. Mange-Feuille et Mandachuva lui tendirent chacun un poignard. En les prenant, Mandachuva leur parla – en portugais afin que les humains comprennent et que ses paroles soient puissantes.
— J’ai dit à Crieuse que vous aviez manqué votre passage dans la troisième vie parce que Pipo et Libo n’avaient pas compris. Elle a dit que, avant cinq mains de cinq jours, vous pourriez tous les deux vous dresser vers la lumière.
Mange-Feuille et Mandachuva lâchèrent leurs poignards, touchèrent doucement le ventre d’Humain, puis reculèrent jusqu’à la limite de l’espace dégagé.
Humain tendit les poignards à Ender. Ils étaient en bois mince. Ender ne pouvait imaginer un outil capable de polir le bois de façon à le rendre aussi lisse et tranchant tout en lui conférant une telle résistance. Mais, bien entendu, aucun outil ne les avait polis. Ils étaient sortis tels quels du cœur d’un arbre vivant, cadeau destiné à aider un frère à passer dans la troisième vie.
C’était une chose de savoir intellectuellement qu’Humain ne mourrait pas vraiment. C’en était une autre de le croire. Tout d’abord, Ender ne prit pas les poignards. Tendant les mains au-delà des lames, il prit Humain par les poignets.
— De ton point de vue, cela n’évoque pas la mort. Mais du mien… Je t’ai rencontré pour la première fois hier soir et, ce soir, je sais que tu es mon frère aussi sûrement que si Rooter était également mon père. Pourtant, lorsque le soleil se lèvera, je ne pourrai plus te parler. Pour moi, cela évoque la mort, Humain, quel que soit ton sentiment.
— Viens t’asseoir à l’ombre de mes branches, dit Humain, et regarde le soleil à travers mes feuilles, appuie ton dos contre mon tronc. Et fais encore une chose. Ajoute une histoire à La Reine et l’Hégémon . Appelle-la : La Vie d’Humain . Dis à tous les êtres humains que j’ai été conçu sur l’écorce de l’arbre de mon père, que je suis né dans le noir, en mangeant la chair de ma mère. Dis-leur comment j’ai quitté les ténèbres pour gagner la demi-lumière de ma deuxième vie, apprendre la Langue des Epouses, puis toutes les merveilles que Libo, Miro et Ouanda sont venus nous enseigner. Raconte-leur comment, le dernier jour de ma deuxième vie, mon vrai frère est venu du ciel et que, ensemble, nous avons élaboré ce traité afin que les humains et les piggies ne forment qu’une tribu, pas une tribu humaine ou une tribu de piggies, mais une tribu de ramen. Et, ensuite, que mon ami m’a donné le passage dans la troisième vie, en pleine lumière, afin que je puisse me dresser vers le ciel et donner la vie à dix mille enfants avant ma mort.
— Je raconterai ton histoire, promit Ender.
— Dans ce cas, je vivrai vraiment à jamais.
Ender prit les poignards. Humain s’allongea sur le sol.
— Olhado, dit Novinha, Quim, retournez près de la porte. Toi aussi, Ela.
— Je veux voir, maman, dit Ela. Je suis une scientifique.
— Tu oublies mes yeux, fit Olhado. J’enregistre tout. Nous pourrons montrer à tous les humains que le traité a été signé. Et nous pourrons montrer aux piggies que le Porte-Parole a également ratifié le traité à leur façon.
— Je ne m’en vais pas non plus, annonça Quim. La Sainte Vierge elle-même est restée au pied de la croix.
— Restez, dit Novinha à voix basse.
Et elle resta également.
La bouche d’Humain était pleine de capim, mais il ne mâchait guère.
— Encore, dit Ender, afin que tu ne sentes rien.
— Il ne faut pas, intervint Mandachuva. Ce sont les derniers instants de sa deuxième vie. Il est bon de sentir un peu de la douleur de ce corps, afin de s’en souvenir dans la troisième vie, au-delà de la douleur.
Madachuva et Mange-Feuille indiquèrent à Ender où et comment couper. Cela devait être fait rapidement, lui expliquèrent-ils, et leurs mains montrèrent, à l’intérieur du corps fumant, les organes qui devaient aller ici et là. Les mains d’Ender étaient rapides et sûres, son corps calme mais, bien qu’il ne puisse quitter que rarement sa chirurgie des yeux, il savait que des yeux humains surveillaient son travail sanglant, le regardaient, pleins de reconnaissance et d’amour, emplis des souffrances de la mort.
Cela arriva entre ses mains, si rapidement que, pendant les premières minutes, ils purent le voir grandir. Plusieurs gros organes se flétrirent tandis que des racines en jaillissaient ; des filaments relièrent divers endroits du corps ; et, de la colonne vertébrale, une pousse se dressa, deux feuilles, quatre feuilles…
Puis tout se stabilisa. Le corps était mort ; son dernier spasme de force avait été destiné à créer l’arbre qui s’enracinait dans la colonne vertébrale d’Humain. Ender avait vu les racines et les filaments se répandre dans le corps. Les souvenirs d’Humain, son âme avaient été transférés dans les cellules du jeune arbre. C’était fait. Sa troisième vie avait commencé. Et quand le soleil se lèverait, bientôt, les feuilles goûteraient la lumière pour la première fois.
Les autres piggies se réjouissaient, dansaient. Mange-Feuille et Mandachuva prirent les poignards d’Ender et les enfoncèrent dans le sol, de part et d’autre de la tête d’Humain. Ender fut incapable de prendre part à la fête. Il était couvert de sang et sentait sur lui la puanteur du corps qu’il avait découpé. À quatre pattes, il s’éloigna, gravissant la colline jusqu’à un endroit où nul ne serait obligé de le voir. Novinha le suivit. Epuisés, vidés, tous, par le travail et les émotions de la journée, les autres restèrent silencieux, ne firent rien, se laissèrent juste tomber dans le capim touffu, appuyés les uns contre les autres, trouvant enfin le soulagement dans le sommeil, tandis que les piggies regagnaient la forêt en dansant.
Bosquinha et l’Evêque Peregrino gagnèrent la porte avant le lever du soleil, afin d’assister au retour du Porte-Parole. Dix minutes s’étaient écoulés lorsqu’ils virent des mouvements, à bonne distance de la lisière de la forêt. C’était un jeune garçon urinant dans un buisson.
Читать дальше