— Pop ?
— Oui. Je suis désolé de t’avoir déconcerté. J’aurai dû me changer avant de rentrer. Les événements m’ont bousculé.
Il se mit à enlever ses beaux vêtements. Après avoir ôté son élégante coiffure, il ressemblait davantage à Pop…
Sauf pour un détail.
— Pop… Ton œil.
— Oh, celui-là. Il sort aussi aisément qu’il rentre. Je suis mieux avec deux yeux, n’est-ce pas ?
— Je ne sais pas. – Thorby le regardait d’un air soucieux. – Je ne crois pas que cela me plaise beaucoup.
— Vraiment ? Eh bien, tu ne me verras pas le porter souvent. Puisque tu es réveillé, tu vas m’aider.
Mais le garçon ne put faire grand-chose, tout ce que Pop faisait était nouveau pour lui. D’abord, Baslim sortit des bocaux et des plateaux d’un buffet en découvrant tout au fond une porte supplémentaire. Il retira son œil artificiel avec un soin infini, puis le dévissa en deux parties et à l’aide d’une petite pince, il en sortit un cylindre minuscule.
Thorby observa l’opération qui suivit sans comprendre, excepté que Pop travaillait très minutieusement et sans perdre de temps. Enfin il déclara :
— C’est fait. Voyons maintenant si j’ai pris des photos.
Il introduisit la bobine dans un micro-appareil de projection, et la visionna. Il eut un sourire malicieux et ajouta :
— Dépêche-toi de te préparer. Tu vas sortir. Saute le petit déjeuner, mais emporte un morceau de pain.
— Euh ?
— Allons, vite. Il n’y a pas de temps à perdre.
Le garçon mit son maquillage, son vêtement, noircit son visage. Baslim l’attendait une photographie et un petit cylindre plat de la taille d’une pièce d’un quart de minime à la main. Il lui montra la photo.
— Regarde et mémorise-le.
— Pourquoi ?
Baslim la lui retira.
— Reconnaîtrais-tu cet homme ?
— Euh… Laisse-moi le voir encore une fois.
— Tu dois être capable de le reconnaître. Regarde-le bien cette fois-ci.
Thorby obéit et reprit :
— Ça va, je le reconnaîtrai.
— Il sera dans un des bars près du port. Essaie d’abord chez Mother Shaum, puis le Supernova et la Vierge Voilée. Si tu ne l’y trouves pas, travaille des deux côtés de la Rue de la Joie, jusqu’à ce que tu tombes dessus. Il faut que tu mettes la main dessus avant la troisième heure.
— Je le trouverai, Pop.
— Quand tu l’apercevras, tu mettras ceci dans ton bol au milieu de quelques pièces. Puis tu réciteras la fable habituelle sans omettre de dire que tu es le fils de Baslim l’Infirme.
— J’ai compris.
— Vas-y.
Thorby ne perdit pas de temps sur le trajet vers le port. C’était le lendemain matin de la Fête de la Neuvième Lune et il y avait encore de l’animation. Il ne prit pas la peine de faire semblant de mendier en route, mais prit le chemin le plus court à travers les arrière-cours, les grilles, et les ruelles étroites, en évitant simplement la patrouille de nuit à moitié endormie. Mais, bien qu’il soit arrivé dans les parages très rapidement, il eut toutes les peines du monde à trouver son homme. Il n’était dans aucun des cabarets indiqués par Baslim, et n’apparut pas dans la Rue de la Joie. L’échéance approchait, Thorby commençait à s’inquiéter sérieusement, lorsqu’il vit l’homme sortir d’un endroit où il l’avait déjà cherché.
Le garçon se précipita de l’autre côté de la rue et arriva à sa hauteur derrière lui. L’homme était avec un autre : mauvais présage. Mais il commença sa litanie.
— Une aumône, mes doux seigneurs, une aumône. Ayez pitié !
L’autre homme lui lança une pièce. Thorby la saisit entre les dents.
— Soyez béni, seigneur.
Il se tourna vers l’autre.
— Une aumône, doux sire. Une obole au malheureux. Je suis le fils de Baslim l’Infirme et…
Le premier homme voulut lui donner un coup de pied.
— Dégage.
Thorby l’évita en sautant sur le côté.
— … Fils de Baslim l’Infirme. Pauvre vieux Baslim, il a besoin de nourriture et de médicaments. Je suis tout seul…
Celui de la photo chercha sa bourse.
— Ne le fais pas, lui conseilla son compagnon. Ils sont tous menteurs et je l’ai payé pour qu’il nous laisse tranquilles.
— Cela me portera chance pendant le lancement, répliqua-t-il. Voyons… – Il farfouilla dans son porte-monnaie, jeta un coup d’œil dans la sébile et y plaça quelque chose.
— Merci, mes seigneurs. Je vous souhaite de nombreux fils.
Le garçon s’éloigna avant de regarder. Le cylindre n’y était plus.
Il travailla assez bien en remontant la Rue de la Joie, et fit un tour sur la Place avant de rentrer. A sa surprise, Pop se trouvait à son poste favori près de l’estrade des enchères en face du port. Thorby se glissa près de lui.
— C’est fait.
Le vieil homme émit un grognement.
— Pourquoi ne rentres-tu pas, Pop ? Tu dois être fatigué. J’ai déjà ramassé pas mal.
— Tais-toi. Une aumône, belle dame ! Une aumône pour un pauvre infirme.
A la troisième heure, un astronef décolla avec un long sifflement qui l’emporta loin dans la subsonique. Le vieux mendiant se détendit.
— Quel vaisseau était-ce ? demanda le gamin. Ce n’est pas la ligne régulière syndonienne.
— La Tsigane des Libres Commerçants en route pour le Limbe… Ton ami était à l’intérieur. Maintenant rentre à la maison et prends ton petit déjeuner. Non, va acheter quelque chose qui te fasse plaisir.
Baslim ne se donnait plus la peine de cacher ses activités extra-professionnelles à Thorby, mais ne lui expliquait pas les tenants et les aboutissants. Parfois l’un d’eux seulement mendiait, et dans ce cas c’était sur la Place de la Liberté. Le vieil homme semblait particulièrement intéressé par les arrivées et les départs des engins spatiaux, tout spécialement les mouvements des vaisseaux d’esclaves et la vente aux enchères qui suivait généralement l’atterrissage de l’un d’entre eux.
Thorby lui fut plus utile après avoir progressé dans son instruction. Le vieil homme semblait penser que tout le monde avait une mémoire parfaite, et il était assez têtu pour imposer son opinion malgré les grognements du garçon.
— Mais, Pop, comment veux-tu que je m’en souvienne ? Tu ne m’as pas laissé le temps de le regarder !
— J’ai projeté cette page au moins trois secondes. Pourquoi ne l’as-tu pas lue ?
— Euh ? C’était trop rapide.
— Je l’ai bien lue. Tu peux le faire aussi. As-tu vu les jongleurs sur la Place, le vieux Mikki qui la tête en bas lance neuf poignards en l’air tout en faisant tourner quatre anneaux autour de ses pieds ?
— Bien sûr.
— Tu peux le faire ?
— Non.
— Peux-tu apprendre à le faire ?
— Euh… Je ne sais pas.
— N’importe qui peut apprendre à jongler… En s’exerçant beaucoup et avec pas mal de coups. – Il ramassa une cuillère, un stylet, un couteau, et les maintint en l’air comme un simple jet d’eau. Soudain il en manqua un et arrêta. – Je pratiquais un peu autrefois, pour m’amuser. Mais ici, nous jonglons avec l’esprit… Et tout le monde peut l ’apprendre aussi.
— Montre-moi comment tu as fait avant.
— Une autre fois, si tu es sage. Mais maintenant, tu vas apprendre à te servir de tes yeux. Thorby, cette gymnastique de l’esprit a été développée il y a très longtemps par un homme avisé, le docteur Renshaw, sur la planète Terre. Tu as entendu parler de la Terre ?
— Mais… Bien sûr.
— Hum… Ce qui veut dire que tu n’y crois pas ?
— Euh, je ne sais pas… Mais avec toutes ces histoires sur l’eau glacée qui tombe du ciel, les cannibales de trois mètres de haut, les tours plus hautes que le Praesidium, et les hommes plus petits que des poupées qui vivent dans des arbres. Enfin, Pop, je ne suis pas un idiot.
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