Et les données se rapportant à cet homme la surprirent encore plus. Son cycle diastolique était irrégulier, peut-être pathologique. Mais la sonde n’avait rien signalé et le fichier des urgences était vierge. Que s’était-il passé ? Venait-elle de découvrir que le système d’Hakamatsu laissait à désirer ?
Une heure de patientes recherches lui permit de mettre en évidence d’autres anomalies. Elle en releva quatre dans l’ensemble des simulations. Ces dilatations anormales s’étaient produites selon une fréquence irrégulière. Trente-huit heures séparaient deux diastoles ralenties, symptomatiques d’un problème valvulaire, mais qu’il y ait eu quatre incidents de ce genre l’inquiétait.
Le plus surprenant était la passivité du système. Elle avait observé tous les antécédents médicaux de Takagishi et accordé une attention particulière à son dossier cardiologique. Aucune lésion n’y était mentionnée et tout laissait supposer qu’il s’agissait d’une erreur de la sonde et non d’un problème médical.
Si tout avait fonctionné correctement, ces écarts par rapport à la fourchette de tolérance auraient dû déclencher l’alarme, raisonna-t-elle. Mais il ne s’est rien passé. Ni la première fois, ni ensuite. Une double panne est-elle envisageable ? Si oui, pourquoi les tests de contrôle n’ont-ils rien révélé ?
Elle envisagea de joindre par téléphone un de ses assistants du bureau des Sciences de la vie afin de discuter du problème, mais tous étaient partis en congé et elle décida d’appeler le Dr Hakamatsu qui avait entretemps regagné le Japon. La réponse de cet homme ne fit que la rendre encore plus perplexe. Le phénomène devait avoir des causes médicales, nulle panne de la sonde n’aurait pu expliquer de tels résultats.
— Alors, pourquoi ces diastoles n’ont-elles pas été signalées dans le fichier des urgences ? voulut-elle savoir.
— Parce qu’elles se situaient dans la fourchette de tolérance programmée, répondit-il avec assurance. Pour une raison que j’ignore, la marge doit être importante. Avez-vous consulté le dossier médical de votre patient ?
Un peu plus tard, quand elle lui déclara que le patient en question n’était autre que son compatriote Takagishi, l’ingénieur habituellement flegmatique s’écria :
— Merveilleux ! Je vais pouvoir tirer tout ceci au clair en un rien de temps. Je le contacte à l’université de Kyoto et vous rappelle dès que j’ai du nouveau.
Trois heures plus tard ce fut l’image du Dr Shigeru Takagishi qui apparut sur le moniteur du vidéocom.
— Madame Desjardins, j’ai cru comprendre que vous avez joint mon collègue Hakamatsu-san au sujet de mes enregistrements biométriques. Voudriez-vous avoir l’amabilité de m’en préciser les raisons ?
Nicole lui dit tout ce qu’elle savait. Elle ne lui cacha rien, pas même qu’elle pensait à un mauvais fonctionnement du système.
Un long silence suivit ces explications. Finalement, le scientifique japonais répondit :
— Hakamatsu-san vient de passer me voir afin de tester mes sondes. Il n’a décelé aucune anomalie.
Il fit une pause, pensif.
— Madame Desjardins, m’accorderiez-vous une faveur ? C’est pour moi d’une extrême importance. Vous serait-il possible de venir me voir au Japon au plus tôt ?
Il y a quelque chose que je souhaite vous dire de vive voix.
Elle ne put ignorer ou mal interpréter l’expression de son interlocuteur. Il implorait son aide. Sans poser d’autres questions elle accepta sa requête et quelques minutes plus tard elle réservait une place sur le vol supersonique de nuit pour Osaka.
* * *
— Kyoto n’a pas été bombardée pendant la guerre contre l’Amérique, déclara Takagishi en désignant l’agglomération qui s’étendait en contrebas. Et elle n’a pas subi de dommages importants en 2141, au cours de ces sept mois d’occupation par une bande de brigands. Je reconnais que je manque d’objectivité, mais c’est à mes yeux la plus belle ville du monde.
— Un grand nombre de mes compatriotes pensent que ce titre revient à Paris, répondit Nicole.
Elle ferma son manteau. L’air était froid et humide, annonciateur de chutes de neige. Elle se demandait quand cet homme déciderait d’en venir aux faits. Elle n’avait pas parcouru huit mille kilomètres pour visiter Kyoto, bien que le temple de Kiyomizu niché au cœur des arbres d’une colline fût admirable.
— Allons prendre un thé, proposa-t-il.
Il la guida vers une des nombreuses maisons de thé qui flanquaient la façade principale du vieux temple bouddhiste. Il va enfin se décider à me dire de quoi il retourne, pensa-t-elle en contenant un bâillement. Takagishi l’attendait à l’hôtel, à son arrivée, et il lui avait suggéré de déjeuner et de faire une sieste, en ajoutant qu’il passerait la prendre à quinze heures. Elle avait suivi son conseil et ils étaient ensuite venus directement en ce lieu.
Il versa l’épais breuvage dans deux tasses et attendit que Nicole en bût une gorgée. La boisson la réchauffa mais elle n’apprécia guère son amertume.
— Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai demandé de venir de toute urgence. Voyez-vous… j’ai toujours entretenu l’espoir qu’un second Rama traverserait notre système avant ma mort. Tout au long de ces années consacrées aux études puis à la recherche, j’ai attendu le retour des Raméens. Ce matin de mars 2197, quand Alastair Moore m’a appelé pour m’annoncer que les images reçues d’Excalibur révélaient l’approche d’un nouvel appareil extraterrestre, j’ai presque pleuré de joie. Je savais que l’A.S.I. enverrait une mission visiter ce vaisseau et je voulais en faire partie.
L’homme de science japonais but une gorgée de thé et regarda sur sa gauche, au-delà des arbres taillés avec soin et des pentes qui surplombaient la cité.
— Enfant, continua-t-il d’une voix à peine audible, je gravissais ces collines quand le ciel était dégagé pour contempler la voûte céleste et y chercher le foyer de l’intelligence qui avait créé cette nef démesurée extraordinaire. Une fois, je suis venu ici avec mon père et, blottis l’un contre l’autre, nous avons admiré les étoiles pendant qu’il me parlait de la vie dans son village lors de la première rencontre avec Rama, douze ans avant ma naissance. J’ai cru ce soir-là…
Il se tourna vers Nicole, les yeux brillants de passion.
— Et je crois toujours aujourd’hui qu’il existe une raison à cela, un but à la venue de ce vaisseau gigantesque. J’ai étudié toutes les données dont nous disposons dans l’espoir d’y relever un indice qui expliquerait ce mystère. Rien n’a été probant. J’ai développé diverses théories mais je ne dispose d’aucune preuve pour les soutenir.
Takagishi s’interrompit pour boire. À la fois surprise et impressionnée par l’intensité de ses émotions, Nicole attendit sans rien dire qu’il décidât de continuer.
— Je me savais bien placé pour être retenu en tant que membre de cette équipe, pas uniquement à cause de mes travaux, dont l’Atlas de Rama, mais parce qu’une de mes relations, Hisanori Akita, représentait le Japon au sein du comité de sélection. Quand seuls huit scientifiques restèrent en lice, Akita-san m’informa que ceux qui avaient le plus de chances d’être sélectionnés étaient le Dr Brown et moi-même. Vous savez qu’on n’avait jusqu’alors procédé à aucun examen médical.
C’est exact, se souvint Nicole. Les responsables ont attendu qu’il ne reste que quarante-huit candidats pour les envoyer passer les tests à Heidelberg. Et mes confrères allemands ont respecté les critères d’admission à la lettre. Sur les vingt diplômés de l’Académie cinq ont été éliminés. Dont Alain Blamont.
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