Robert Silverberg - Les royaumes du Mur

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Le Mur est une montagne. Géante, redoutable, empilement de ravins, de falaises, de précipices, elle perce les basses couches de l’atmosphère et pointe sa cime vers l’espace.
Le sommet du Mur est presque inaccessible. Pourtant, chaque année, depuis le village de Jospodar situé au pied de la montagne, quarante jeunes hommes et femmes parmi les meilleurs entrepren­nent de le conquérir. Car là-haut, d’après les légendes et de rares témoignages contradictoires, vivent les dieux détenteurs de la sagesse.
Malheureusement, l’épreuve est telle que presque personne n’est revenu pour transmettre cette sagesse, et ceux qui sont redescen­dus avaient perdu la raison.
Poilar Bancroche, qui a rêvé toute sa courte vie de parler avec les dieux, a été choisi pour commander les quarante. Il lui reste à affron­ter les royaumes du Mur comme autant de remparts protégeant le sommet, et à découvrir, peut-être, le secret terrible et poignant des dieux descendus du vide.

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— Si tu le dis.

— Pas plus que de serrer les dents pour poursuivre l’ascension, si on le fait sans être pénétré de la raison pour laquelle on s’astreint à une telle épreuve.

— Alors, qu’est-ce qui importe ? De survivre jusqu’à ce que l’on atteigne le Sommet, je présume ?

— C’est une partie de la réponse.

— Une partie ? dis-je, en lui lançant un regard perplexe. C’est uniquement de cela qu’il s’agit, Traiben. C’est pour cela que nous le faisons. Gravir la montagne jusqu’au Sommet est l’unique raison d’être du Pèlerinage.

— Précisément. Mais, une fois le Sommet atteint, que se passe-t-il ? Que se passe-t-il, Poilar ? Là est la question capitale. Comprends-tu ?

Qu’il pouvait être pénible, ce Traiben ! Qu’il pouvait être embêtant !

— Eh bien, répondis-je, tu parais devant les dieux, si tu réussis à les trouver ; tu accomplis les rites selon les formes prescrites, puis tu te retires et tu redescends.

— Tu rends cela affreusement banal.

Je fixai les yeux sur lui, sans rien dire.

— À ton avis, Poilar, poursuivit-il d’une voix très douce, quel est le véritable but du Pèlerinage ?

— Eh bien… commençai-je d’une voix hésitante. Tout le monde sait ça… De nous présenter devant les dieux qui vivent en haut de Kosa Saag. De les trouver pour leur demander leur bénédiction. De maintenir la prospérité du village en rendant hommage aux êtres divins.

— Ouais, fit-il. Quoi d’autre ?

— Quoi d’autre ? Que peut-il y avoir d’autre ? Nous grimpons jusqu’au sommet, nous rendons hommage et nous redescendons. Cela ne te suffit pas ?

— Le Premier Grimpeur, reprit Traiben, ton vénérable ancêtre, qu’a-t-Il accompli ?

Je n’eus même pas à réfléchir, les mots me vinrent tout de suite aux lèvres, sortis tout droit du catéchisme.

— Il a proposé aux dieux de devenir leur apprenti et ils Lui ont appris à allumer le feu et à fabriquer les outils dont nous avions besoin pour la chasse et la construction, à cultiver des plantes, à nous vêtir de peaux d’animaux, et bien d’autres choses utiles. Puis Il est redescendu de la montagne et a enseigné toutes ces choses au peuple d’en bas qui vivait dans la sauvagerie et l’ignorance.

— Oui. Voilà pourquoi nous vénérons Sa mémoire. Et toi et moi, Poilar, nous pouvons refaire exactement ce qu’a fait Celui Qui Grimpa. Atteindre le Sommet du Mur, découvrir les dieux, apprendre d’eux ce que nous avons à connaître. Apprendre, telle est la véritable raison pour laquelle nous faisons le Pèlerinage. Apprendre, Poilar !

— Mais nous savons déjà tout ce que nous avons besoin de savoir.

— Stupide ! cracha-t-il. Stupide ! Crois-tu vraiment ce que tu dis ? Nous sommes encore des sauvages, Poilar ! Nous sommes encore ignorants ! Nous vivons comme des animaux dans nos villages. Oui, comme des animaux ! Nous chassons, nous faisons nos récoltes, nous cultivons nos jardins. Nous mangeons, buvons, dormons. La vie suit son cours éternel et rien ne change jamais. Tu crois donc que la vie se limite à cela ?

Je le regardai fixement. Il était déconcertant au possible.

— Je vais te dire quelque chose, reprit-il. J’ai l’intention d’être un Pèlerin, moi aussi.

Je ne pus me retenir de lui rire au nez.

— Toi, Traiben ?

— Oui, moi. Rien ne pourra m’en empêcher. Pourquoi ris-tu, Poilar ? Tu imagines qu’ils ne choisiront jamais quelqu’un d’aussi chétif que moi ? Détrompe-toi. Ils te choisiront malgré ta jambe de traviole et ils me choisiront malgré ma faible constitution. Je ferai en sorte que cela soit. Je le jure par Celui Qui Grimpa ! Et par Kreshe et toutes les divinités du Paradis !

Ses yeux se mirent à flamboyer, à briller de cet étrange éclat ardent qui faisait de Traiben un être déroutant, voire effrayant pour tous ceux qui le rencontraient. Il émanait de lui un Pouvoir. S’il avait appartenu à la Maison des Sorciers au lieu de celle du Mur, Traiben aurait été un santha-nilla investi de grands pouvoirs magiques, j’en suis convaincu.

— Nous avons des choses à faire là-haut, Poilar. Des choses importantes qu’il nous faudra apprendre et faire partager. C’est pour cette raison que les Pèlerinages ont commencé, pour pouvoir écouter les leçons des dieux et retenir ce qu’ils ont à nous apprendre, comme l’a fait le Premier Grimpeur. Mais cela fait bien longtemps que ceux qui reviennent ne rapportent plus rien d’utile de la montagne. Nous ne progressons plus. Nous vivons comme nous avons toujours vécu et, quand on ne progresse plus, au bout d’un certain temps, on commence à régresser. Les Pèlerinages continuent, c’est vrai, mais les Pèlerins ne reviennent pas ou bien ceux qui reviennent sont devenus fous. Et comme ils ne rapportent rien d’utile, nous restons désespérément immobiles. Quel gâchis, Poilar ! Il faut changer tout cela. Nous irons ensemble là-haut, toi et moi, côte à côte ; nous traverserons chemin faisant tous les Royaumes, comme l’a fait le Premier Grimpeur. Comme Lui, nous trouverons les dieux. Nous obtiendrons leur bénédiction. Nous découvrirons toutes les merveilles et apprendrons tous les mystères. Et nous reviendrons ensemble, avec de nouvelles connaissances qui changeront le monde. De quelle nature seront ces connaissances, je n’en ai pas la moindre idée. Mais je sais qu’elles existent, je le sais sans l’ombre d’un doute. À nous de les découvrir. C’est pour cela qu’il faut faire en sorte de devenir des Pèlerins, toi et moi. Est-ce que tu me suis, Poilar ? Nous devons faire en sorte que cela se réalise.

Il tendit la main vers moi et entoura de ses doigts, trois dessus et trois dessous, la partie la plus charnue de mon bras, les enfonçant si profondément dans ma chair que j’étouffai un cri de douleur ; voilà de quoi était capable le petit Traiben qui n’avait pas plus de force qu’un poisson ! À cet instant, quelque chose passa de lui à moi, un peu du feu étrange qui brûlait en lui, un peu de la fièvre qui dévorait son âme. Et je le sentis brûler pareillement en moi ; une sensation toute nouvelle, un désir passionné de découvrir mes dieux sur cette montagne, de m’avancer devant eux et de leur dire : « Je suis Poilar de Jespodar et je suis venu pour vous servir. Mais, vous aussi, vous devez me servir. Je vous demande de m’enseigner tout ce que vous savez. »

Son étreinte se prolongea un long moment, si longtemps que je crus qu’il ne la relâcherait jamais. Puis j’effleurai sa main, délicatement, comme on chasse un scintillon voletant autour de sa tête, trop joli pour qu’on ait envie de lui faire du mal, et il me lâcha. Mais j’entendis sa respiration haletante tout près de moi, je perçus sa vive émotion. C’était troublant, cette fièvre qui s’était emparée si passionnément de Traiben et qu’il avait communiquée à mon esprit.

— Regarde, dis-je, cherchant désespérément à couper court à cette émotion intense, d’une nature qui m’était inconnue. Regarde, la Procession va commencer.

De fait, tout le monde émettait de petits sons pour inviter ses voisins à faire silence, car le grand cortège se mettait en branle. Les Balayeurs au pagne pourpre avançaient en dansant et en agitant leurs petits balais pour chasser les esprits malins de la route, puis, en silence, suivait le gros de la Procession, surgissant des nappes de brume qui s’accumulaient dans la partie basse du village. Meribail, le fils du frère du père de mon père, ouvrait la marche, drapé dans un manteau resplendissant de plumes de gambardo écarlates se chevauchant étroitement. Il était encadré d’un côté par Thispar Double-Vie, l’homme le plus âgé du village, qui avait vécu sept pleines dizaines d’années. C’était le père du père du père de Traiben. De l’autre côté de Meribail se trouvait un autre de nos anciens, Gamilalar, un autre double-vie, qui venait de fêter son entrée dans sa septième dizaine. Derrière ces trois hommes du premier rang, avançaient les chefs de toutes les Maisons, marchant fièrement deux par deux.

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