— Non, je suis trop fatigué. Je ne peux pas aller plus loin.
— Étranger ! Ouvrez les yeux et regardez-moi ! Avec ressentiment, se protégeant les yeux de la neige et du vent glacial, Andrew Carr se souleva sur les mains et regarda. Il savait ce qu’il allait voir.
La fille, bien sûr.
Elle n’était pas vraiment là. Comment aurait-elle pu l’être, pieds nus, vêtue seulement de sa robe bleue légère qui ressemblait à une chemise de nuit déchirée ?
— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda-t-il à voix haute. Êtes-vous vraiment ici ? Où êtes-vous ?
Le vent arrachait les mots de ses lèvres et les emportait au loin, si bien que la fille n’aurait pu les entendre à trois mètres de lui.
Elle répondit clairement, de sa voix grave qui semblait porter jusqu’à ses oreilles mais pas un pouce plus loin :
— Je ne sais pas où je suis. Si je le savais, je n’y serais plus, car ce n’est pas un endroit où je veux être. Ce qui compte, c’est que je sache où vous êtes, et où vous serez en sûreté. Suivez-moi vite ! Levez-vous donc ! Levez-vous !
Andrew se releva maladroitement, serrant son manteau contre lui. La fille se tenait, semblait-il, à deux mètres de lui, dans la tempête. Elle portait toujours la petite chemise de nuit, mais bien qu’Andrew pût voir ses pieds nus et ses épaules à travers les déchirures, elle n’avait pas l’air de sentir le froid.
Elle lui fit signe de suivre – on aurait dit que maintenant qu’elle avait toute son attention, elle ne faisait plus d’efforts pour se faire entendre – et se mit en marche dans la neige d’un pas léger. Andrew remarqua, avec une étrange impression d’irréalité, que les pieds de la jeune fille ne touchaient pas tout à fait le sol. Ouais, ça s’explique, si c’est un fantôme.
Il marchait péniblement, tête baissée, suivant la silhouette de la jeune fille. Le vent s’engouffrait dans son manteau, le faisant voler et claquer derrière lui. Ses cheveux et sa barbe formaient de dures mèches glacées contre son visage. Maintenant que le sol était recouvert d’un tapis uniformément blanc, cachant creux et bosses, il trébuchait continuellement sur les racines et les trous invisibles. À deux ou trois reprises, il s’étala de tout son long, et chaque fois, il se remit sur ses pieds et reprit sa marche derrière l’ombre qui le guidait. Elle lui avait déjà sauvé la vie auparavant. Elle devait savoir ce qu’elle faisait.
Il lui sembla qu’il y avait des heures qu’il pataugeait et trébuchait dans la neige – bien qu’il réalisât plus tard que cela n’avait probablement pas duré plus de trois quarts d’heure – quand il buta de tout son corps dans quelque chose qui ressemblait à un mur de brique. Il avança les mains devant lui, incrédule.
C’était un mur de brique. Du moins, cela en avait l’aspect. Andrew s’aperçut qu’il s’agissait d’une bâtisse, et en explorant le mur, il découvrit une porte de bois massif, polie par le temps. À travers un loquet grossièrement taillé dans le bois, on avait passé de solides courroies de cuir qui maintenaient la porte fermée. Le cuir était mouillé, et Andrew fut obligé de retirer ses gants pour le dénouer. Ses doigts étaient bleus de froid et tout écorchés quand le nœud céda.
La porte s’ouvrit avec un grincement, et Andrew pénétra dans la maison avec précaution. L’endroit était sombre, froid et désert, mais au moins, il était sec. Il y avait de la paille, et la faible lumière produite par le reflet de la neige à travers l’entrebâillement de la porte lui laissa entrevoir de vagues formes qui pouvaient être des jougs pour du bétail ou des meubles. Andrew n’avait aucun moyen de se faire de la lumière, mais le silence dans la pièce était tel, qu’il était sûr que ni les animaux qui avaient occupé l’étable ni leur gardien n’habitaient plus le refuge.
Une fois de plus, la fille l’avait sauvé. Il ferma la porte et se laissa tomber sur le sol, se creusa une niche confortable dans la paille, retira ses chaussures trempées, sécha ses mains engourdies par le froid sur la paille, et s’allongea pour dormir. Il regarda autour de lui pour essayer de trouver la silhouette fantomatique de la jeune fille qui l’avait guidé là, mais, comme il s’y attendait, elle avait disparu.
Il se réveilla, après plusieurs heures d’un profond sommeil, dans un monde déchaîné, au bruit des mugissements infernaux d’une tempête de neige et de glace qui battait la maison avec une violence effrayante. Cette fois, il se filtrait sous les volets suffisamment de lumière pour qu’il pût voir à l’intérieur de son refuge : il n’y avait rien, sauf l’épaisse couche de paille et les jougs. Il régnait une légère odeur de fumier, âcre, mais supportable.
Dans le coin le plus reculé se trouvait une masse sombre qui suscita sa curiosité. Il s’agissait d’un tas d’étoffes à la coupe étrange. Andrew s’appropria une espèce de couverture en tartan, effilochée et délavée, et s’en enveloppa. Sous le tas de vêtements, il découvrit un gros coffre muni d’un moraillon, qui n’était cependant pas fermé à clé. Le coffre s’avéra contenir de la nourriture – oubliée, peut-être, ou plus probablement emmagasinée par des bergers pour la saison suivante. Andrew y trouva une sorte de pain sec, en fait, plutôt des biscuits ou des galettes, enveloppé dans du papier huilé. Il en retira également quelque chose de coriace qu’il ne reconnut pas et prit pour de la viande séchée, dont ses dents et son palais ne purent venir à bout. Une espèce de pâte odorante qui lui rappelait le beurre de cacahuètes passa sans difficulté avec les biscuits qui consistaient en un mélange de fruits secs, de graines et de noix écrasés. Il apaisa sa faim, et après avoir fouillé la pièce, découvrit un robinet grossier au-dessus d’une bassine, apparemment à l’usage des bêtes. Il but et se passa de l’eau sur le visage. L’eau était beaucoup trop froide pour qu’il pût se laver méticuleusement, mais il se sentit déjà mieux. Ensuite, emmitouflé dans la couverture en tartan, il explora le refuge de fond en comble. À son soulagement, il fit la trouvaille de grossières latrines en terre à l’autre bout de la pièce. Il n’avait aucune envie de s’aventurer dans la tempête, même pour un instant, et l’idée de se soulager dans la pièce lui déplaisait, à cause du retour éventuel des propriétaires. Il lui vint à l’esprit que les commodités et les provisions avaient dû être prévues pour les cas où le blizzard empêcherait hommes et bêtes de sortir.
Ainsi, ce monde était non seulement habité, mais aussi civilisé, du moins d’une certaine façon. Tout le confort de la maison , pensa-t-il en retournant à son lit de paille. À présent, il ne lui restait plus qu’à attendre la fin de la tourmente.
Il était si fatigué, après ces journées de marche et d’escalade, et il avait si chaud dans l’épaisse couverture qu’il se rendormit sans difficulté. Quand il se réveilla, le jour avait baissé, et le bruit de la tempête commençait à diminuer. Il comprit, comme l’obscurité se faisait, qu’il avait dormi presque toute la journée.
Et ce n’est que le début de l’automne. Qu’est-ce que ça doit être en hiver ? Cette planète est peut-être formidable pour les sports d’hiver, mais il n’y a rien d’autre à y faire. Je plains les gens qui vivent ici !
Il dîna frugalement de biscuits et de pâte de fruits – ce n’était pas mauvais, mais on s’en lassait vite – et comme il faisait trop froid et sombre pour faire autre chose, il se recoucha dans la paille et se blottit dans sa couverture.
Il avait dormi tout son soûl, et il n’avait plus froid, ni très faim. Il faisait trop sombre pour y voir, mais il n’y avait de toute façon pas grand-chose à voir. Son esprit se mit à vagabonder. Dommage que je ne sois pas spécialiste en xénologie. Aucun Terrien n’a jamais été lâché sur cette planète . Il savait qu’à l’aide des artefacts qu’il avait trouvés – et mangés – de compétents sociologues et anthropologues auraient pu analyser avec précision le niveau culturel de cette planète, ou du moins des gens qui habitaient cette région. Les solides murs de brique, les jougs de bois tenus par des chevilles, le robinet de bois dur au-dessus de la cuvette en pierre, les fenêtres sans vitres, couvertes seulement d’hermétiques volets de bois, tout cela en disait long sur la culture de la région : cela allait de pair avec la clôture qu’il avait longée dans la montagne et les latrines de terre, c’est-à-dire une société agricole de niveau assez bas. Et pourtant, il n’en était pas si sûr. Il se trouvait, après tout, dans une cabane de berger, un refuge pour les jours de mauvais temps, et aucune civilisation n’allait gaspiller de technologie sur de telles bâtisses. Et puis, il y avait cette espèce de prévoyance sophistiquée qui avait poussé ces gens à construire ce genre d’abri et à y entreposer des provisions de nourriture impérissable, et même à penser aux besoins de la nature, pour que l’on n’ait pas à sortir. La couverture avait été tissée avec art, ce qui était devenu bien rare à l’ère des tissus synthétiques ou à jeter après usage. Il réalisa alors que les habitants de cette planète étaient peut-être beaucoup plus civilisés qu’il n’avait pensé.
Читать дальше