La tempête dura cinq jours. Il avait du mal à évaluer le temps, car son chronomètre avait été détruit lors de l’accident. Vers le troisième jour, à son réveil, il aperçut la forme de la jeune fille, endormie à son côté. Désorienté, ému par sa présence, il voulut la prendre dans ses bras. Mais il ne saisit que le vide. À ce moment-là, comme si l’intensité de sa déception avait troublé le visage endormi, les grands yeux s’ouvrirent. Elle le regarda avec étonnement et un léger désarroi.
— Je suis désolée, murmura-t-elle. Vous – vous m’avez surprise.
Andrew secoua la tête, tâchant de s’orienter quelque peu.
— C’est moi qui dois m’excuser, dit-il. J’imagine que je me croyais en train de rêver et que ça n’avait pas d’importance. Je n’avais pas l’intention de vous offenser.
— Vous ne m’avez pas offensée, répondit-elle simplement, en le regardant droit dans les yeux. Si j’étais à côté de vous ainsi, vous seriez en droit d’espérer… je veux dire… je suis désolée d’avoir sans m’en rendre compte éveillé un désir auquel je ne peux répondre. Je ne l’ai pas fait exprès. J’ai dû penser à vous pendant que je dormais, étranger… je ne peux pas continuer à vous appeler étranger , ajouta-t-elle, une lueur d’amusement dans les yeux.
— Je m’appelle Andrew Carr, dit-il – et il l’entendit qui répétait doucement son nom.
— Andrew. Je suis désolée, Andrew. J’ai dû penser à vous en dormant et je suis arrivée à vous sans m’éveiller.
Posément, elle ramena son vêtement sur ses seins nus et arrangea les plis diaphanes sur ses jambes. Elle sourit. À présent, il y avait de la malice sur son visage.
— Ah, quelle tristesse ! La première fois, la toute première fois que je dors auprès d’un homme, et je ne peux même pas en profiter ! Mais je suis vilaine de vous taquiner. Surtout n’allez pas croire que je sois aussi mal éduquée que ça.
Profondément touché, autant par la courageuse plaisanterie que par le reste, Andrew répondit doucement :
— Je ne pourrais penser que du bien de vous, Callista. Je voudrais seulement…
À sa surprise, il sentit sa voix se briser.
— Je voudrais pouvoir vous aider vraiment.
Elle tendit la main – presque comme si elle aussi avait oublié qu’il n’était pas physiquement près d’elle – et la posa sur le poignet d’Andrew. Le poignet se voyait sous l’apparence délicate de ses doigts, mais l’illusion était néanmoins très douce.
— Je suppose que c’est déjà quelque chose, de pouvoir offrir de l’amitié et…
Sa voix trembla. Elle pleurait.
— … et un sentiment de présence humaine à quelqu’un qui est seul dans le noir.
Il la regarda pleurer, bouleversé par ses larmes.
— Où êtes-vous ? demanda-t-il quand elle fut un peu apaisée. Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous aider ?
Elle secoua la tête.
— Comme je vous l’ai dit, ils me gardent dans le noir, puisque si je savais où je me trouve, je pourrais être ailleurs. Comme je ne le sais pas précisément, je ne peux quitter cet endroit qu’en esprit. Mon corps doit forcément rester là où ils l’ont mis, et je suis sûre qu’ils le savent. Qu’ils soient maudits !
— Qui cela, ils, Callista ?
— Je ne le sais pas vraiment non plus, dit-elle. Mais je ne pense pas que ce soient des hommes, car ils ne m’ont pas fait de mal, sauf quelques coups. C’est la seule chose pour laquelle une femme des Domaines puisse être reconnaissante quand elle est entre les mains des autres créatures – au moins, avec elles, elle n’a pas besoin de craindre d’être violée. Les premiers temps, j’ai passé nuit et jour dans la terreur du viol. Mais cela n’étant pas arrivé, j’ai compris que je n’étais pas prisonnière d’êtres humains. N’importe quel homme de ces montagnes saurait comment me rendre impuissante à lui résister… Tandis que les autres créatures n’ont d’autre ressource que de me prendre tous mes bijoux, au cas où l’un d’eux serait une pierre-étoile, et de me garder dans le noir pour que je ne puisse pas leur faire de mal avec la lumière du soleil ou des étoiles.
Andrew n’y comprenait rien. Elle n’était pas aux mains des humains ? Alors, qui étaient les ravisseurs ?
— Si vous êtes dans l’obscurité, comment pouvez-vous me voir ? interrogea-t-il.
— Je vous vois dans la lumière d’en haut, répondit-elle posément, sans réaliser qu’elle ne lui apprenait rien du tout. Comme vous me voyez. Ce n’est pas la lumière de ce monde – voyons… Vous savez, je suppose, que les choses que nous appelons solides ne le sont qu’en apparence, que ce sont de minuscules particules d’énergie qui se tiennent et tournent dans tous les sens, avec bien plus d’espaces vides que de matière solide.
— Oui, je le sais.
C’était une curieuse façon d’expliquer l’énergie moléculaire et atomique, mais cela avait du sens.
— Bien. Attachés à votre corps solide par ces réseaux d’énergie, se trouvent d’autres corps, à d’autres niveaux, et si on apprend, on peut se servir de chacun d’eux dans le niveau qui lui est propre. Comment dire ? Au niveau solide où vous êtes. Votre corps solide marche sur ce monde, sur cette planète solide de notre soleil. Tout ceci est actionné par votre esprit, qui agit sur votre cerveau solide, et le cerveau solide envoie des messages qui font bouger vos bras, vos jambes, et ainsi de suite. Votre esprit met aussi en action vos autres corps plus légers, chacun avec son propre réseau nerveux d’énergie. Dans le monde de la surlumière, où nous nous trouvons maintenant, l’obscurité n’existe pas, parce que la lumière ne vient pas d’un soleil solide. Elle vient du réseau d’énergie du soleil, qui peut briller – comment dire ? – à travers le réseau d’énergie de la planète. Le corps solide de la planète peut obstruer la lumière du soleil solide, mais pas celle du réseau d’énergie. Est-ce clair ?
— Je pense que oui, répondit Andrew lentement, essayant de s’y retrouver.
Cela ressemblait un peu à la vieille histoire des corps et des plans astraux, dans le langage de la jeune fille, qui atteignait sans doute directement son esprit.
— L’important, dit-il, c’est que vous puissiez venir ici. Il m’est arrivé parfois de vouloir sortir de mon corps et de m’en éloigner.
— Oh ! mais vous le faites. Absolument. Tout le monde le fait en dormant, quand les réseaux d’énergie se désagrègent. Mais on ne vous a pas appris à le faire à volonté. Un jour, peut-être, je vous montrerai comment vous y prendre.
Elle eut un petit rire sans joie.
— Si nous vivons tous deux, cela va sans dire. Si nous vivons.
Autour d’Armida, le blizzard faisait rage, hurlant et gémissant, comme animé d’une fureur personnelle contre les murailles qui le tenaient en échec. Dans la grande salle, agitée et éperdue, Ellemir marchait de long en large en jetant des coups d’œil inquiets au-dehors.
— Nous ne pouvons même pas entreprendre de recherches par ce temps ! Et chaque minute qui passe l’éloigne peut-être de nous !
Elle se tourna vers Damon avec fureur.
— Comment peux-tu rester calmement assis, à te rôtir les pieds, alors que Callista est quelque part dans cette tempête ?
Damon leva la tête.
— Viens t’asseoir, Ellemir, répondit-il patiemment. Où qu’elle soit, nous pouvons être à peu près sûrs qu’elle ne se trouve pas dans la tourmente. Ses ravisseurs ne se sont pas donné le mal de l’enlever pour la laisser mourir de froid dans les collines. Quant à la chercher, même si le temps était meilleur, nous ne pourrions pas aller sillonner les Kilghards à cheval en criant son nom dans la forêt.
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