Puis l’expression de la Sauvage changea ; on eût dit que l’âme brillante qui avait envahi son visage venait de la quitter ; la femme prit un air troublé, vaguement égaré. Elle regarda autour d’elle sans rien reconnaître, puis s’éloigna dans le brouillard.
« C’était ta mère ? demanda Nafai à voix basse.
— Non, répondit Luet. La mère de mon corps n’est plus sainte. Mais dans mon cœur, toutes les femmes comme elle sont ma mère.
— Bien parlé, dit la vieille femme. Cette enfant a la parole courtoise ! »
Luet inclina la tête. Quand elle la releva, Nafai vit des larmes sur ses joues. Il ne comprenait pas ce qui se passait, ni ce que cela signifiait pour Luet ; tout ce qu’il savait, c’est que pendant un moment sa vie puis celle de Luet avaient été en danger, et qu’à présent la menace avait disparu. Cela lui suffisait.
La Sauvage avait dit que personne ne devait l’arrêter dans sa traversée de l’eau et de la forêt. Après une brève discussion, les femmes jugèrent qu’il devait traverser le lac depuis l’endroit où il se tenait jusqu’à l’autre bord, du brûlant vers le glacé. Comment elles avaient discerné cela dans le peu de mots prononcés par la sainte femme, il l’ignorait, mais il s’était souvent étonné de la diversité de sens que les prêtres parvenaient à tirer des saintes écritures de la religion des hommes, et il ne broncha pas. Quelques minutes s’écoulèrent, puis des femmes les appelèrent depuis le lac. Alors seulement Luet mena Nafai assez près de la rive pour distinguer l’eau, et il vit clairement que le brouillard en était bien issu. Il s’élevait en nappes de vapeur, du moins en eut-il l’impression. Deux femmes, l’une aux avirons, l’autre au gouvernail, approchaient une longue barque du rivage. Elle avait la proue basse et carrée, mais le lac était calme et la femme ramait sans à-coups ; il n’y avait donc apparemment pas de risque que le bateau embarque de l’eau par là. Enfin, il toucha terre ; néanmoins, il restait encore plusieurs mètres entre l’embarcation et la berge boueuse où se trouvaient Nafai et Luet. La boue était maintenant douloureusement cuisante et Nafai devait fréquemment changer de position pour soulager ses pieds. Que serait-ce quand il s’avancerait dans l’eau ?
« Marche régulièrement, lui souffla Luet. Moins tu feras d’éclaboussures, mieux ça vaudra ; ne cours surtout pas. Tu t’apercevras que si tu te déplaces sans t’arrêter, tu auras vite atteint le bateau et que la douleur te passera. »
Elle l’avait donc déjà fait. Très bien ; si Luet pouvait le supporter, lui aussi. Il fit un pas vers l’eau, et les femmes émirent un « ah ! » de surprise.
« Non, dit aussitôt Luet. Ici, où tu es un enfant et un étranger, il faut que quelqu’un te guide. »
Moi, un enfant ? s’exclama Nafai intérieurement. Par rapport à toi ? Mais il comprit vite qu’elle avait raison. Peu importait leur âge respectif ; il était ici chez elle et non le contraire ; elle était l’adulte et lui le bébé.
Elle donna la cadence, d’un pas vif mais sans précipitation. L’eau brûla les pieds de Nafai, mais elle était peu profonde et provoquait peu d’éclaboussures ; cependant, il était loin de se déplacer avec la grâce fluide de Luet. Ils rejoignirent la barque en peu de temps, mais ces quelques instants parurent à Nafai une éternité faite de mille pas torturants, surtout lorsqu’il dut attendre en piétinant qu’elle monte à bord de l’embarcation. Enfin, elle lui tendit la main et le hissa près d’elle ; ses pieds le piquaient si profondément qu’il eut peur de les regarder, crainte de constater que leur chair avait fondu sous la chaleur. Mais il se força à baisser les yeux quand même : sa peau était normale. Luet se servit de l’ourlet de sa chemise pour la lui essuyer. La rameuse enfonça le plat d’un aviron dans la boue, sous la surface de l’eau, et poussa la barque en arrière ; les muscles de ses bras épais roulèrent sous l’effort. Nafai fit face à Luet et lui agrippa les mains quand l’embarcation se mit à fendre l’eau.
Si le voyage ne fut pas long, ce fut le plus étrange de toute la vie de Nafai. Tout, dans le brouillard, paraissait irréel et magique. De gigantesques rochers se dressaient hors de l’onde, et la barque glissait silencieusement entre eux ; puis ils disparaissaient, engloutis, comme s’ils cessaient d’exister. L’eau devenait de plus en plus chaude ; elle bouillonnait même à certains endroits, qu’ils contournèrent. Le bois de la barque ne s’en échauffait pas, mais l’air alentour était si chaud et si humide qu’ils ne tardèrent pas à être trempés, leurs vêtements collés au corps. Nafai s’aperçut alors que Luet avait des formes naissantes, à peine esquissées mais suffisantes pour cesser de la regarder à l’avenir comme une gamine. Il se sentit soudain embarrassé de se tenir à côté d’elle, les mains dans les siennes, mais il avait encore plus peur de les lâcher. Il avait besoin de la toucher, comme un enfant qui tient les mains de sa mère dans le noir.
Ils avançaient. L’air se rafraîchit. Ils franchirent des étranglements bordés de falaises qui paraissaient se pencher les unes vers les autres à mesure qu’elles s’élevaient, avant de se perdre dans le brouillard. Nafai était perplexe : se trouvait-on dans une caverne, ou bien le soleil n’atteignait-il jamais le fond de cette fracture ? Enfin, les parois des falaises reculèrent, et la brume s’éclaircit un peu. Au même instant, l’eau se mit à s’agiter. Des vagues et des courants s’attaquèrent à la barque, menaçant de la faire chavirer.
Pourtant, la femme aux avirons releva ses rames et la main de la barreuse quitta le gouvernail. Luet se pencha en avant et murmura : « Voici l’endroit où les visions nous viennent. Tu sais, là où le chaud et le froid se mêlent. C’est là que nous nous fondons à l’eau corps et âme. »
« Corps et âme » : le sens de l’expression était apparemment sans équivoque, et Nafai fut encore plus gêné de regarder Luet se déshabiller que de se dévêtir lui-même ; comme dans un rêve, il se vit ôter ses habits, les plier comme elle le faisait et les poser au fond du bateau. Comme il s’efforçait d’observer les mouvements de Luet tout en ne la regardant pas ouvertement, Nafai eut du mal à comprendre comment elle faisait pour se glisser aussi silencieusement dans l’eau et rester immobile, couchée à la surface. Il vit qu’elle n’esquissait pas un geste pour nager ; aussi, quand il se laissa tomber – bruyamment –, il se mit lui aussi sur le dos et resta sans bouger. L’eau était étonnamment porteuse ; Nafai ne risquait pas de couler. Un silence impressionnant l’environnait ; il ne parla qu’une fois, quand il s’aperçut que Luet dérivait loin de lui.
« Ça n’a pas d’importance, répondit-elle à voix basse. Chut. »
Alors il se tut. Il était maintenant seul dans le brouillard. Les courants le faisaient tournoyer – ou peut-être pas, car dans la brume il ne distinguait plus l’est de l’ouest, ni aucune direction, sauf le haut et le bas, et même celles-là n’avaient plus grand sens. Il se trouvait en un lieu paisible, où ses yeux pouvaient voir sans voir, ses oreilles entendre sans rien entendre. L’eau ne l’endormait pas, pourtant. Il sentait le chaud et le froid le balayer par en dessous ; c’était parfois brûlant, parfois glacé, si bien qu’il se disait alors : Je n’en peux plus, il va falloir que je bouge ou bien je vais mourir sur place, et dans l’instant le courant changeait à nouveau.
Il n’eut pas de vision. Surâme ne lui dit rien. Mais lui, il écouta. Il parla même à Surâme, pour le supplier de lui indiquer comment récupérer l’Index que son père l’avait envoyé chercher. Si Surâme l’entendit, il ne réagit pas.
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