– Il me semble à moi, dit-il lentement, que vous devriez reprendre l’initiative.
Tous les regards dans la salle se tournèrent vers lui.
– Voyez ça comme un combat, une bataille. Ils vous ont fait fuir. Ils vous ont mis en déroute. Ils font quelque chose, et vous réagissez. Au moment où vous réagissez, ils font déjà autre chose. Ils sont à l’attaque, et vous êtes dans une retraite désorganisée. Vous devez trouver un moyen de les attaquer, les mettre sur la défensive et reprendre l’initiative.
– En faisant quoi ? rétorqua Brent Staples.
Luke haussa les épaules.
– Je ne sais pas. Ce n’est pas votre boulot ?
Pendant quelques minutes, Kurt Kimball s’était isolé dans un coin avec deux assistants. Quelque chose l’avait manifestement dérangé. Il revenait à présent dans la salle.
– J’aime bien votre idée, Stone. Mais ça va être dur de reprendre l’initiative en ce moment.
Stone haussa un sourcil.
– Ah ? Pourquoi ça ?
– On vient d’apprendre qu’au moins une centaine de policiers de Virginie-Occidentale et que la police municipale de Wheeling sont en route vers Washington, en un long convoi. Ils ont l’intention de venir directement à la Maison-Blanche pour placer Susan en détention provisoire et l’amener eux-mêmes au quartier général de la police de Washington DC.
– Ils n’en ont pas la compétence, intervint Howard, le conseiller de la Maison-Blanche. Est-ce qu’ils ont perdu la tête ?
– On dirait que tout le monde a perdu l’esprit aujourd’hui, dit Kurt. Et ils revendiquent leur compétence, aussi minime soit-elle.
– Quelle est-elle ?
– Ces deux forces de police, ainsi qu’une douzaine d’autres des États voisins, sont habituellement désignées tous les quatre ans comme flics auxiliaires à Washington DC pour assurer la sécurité en cas de débordements lors de l’investiture présidentielle. Ils prétendent que ça fait d’eux des adjoints permanents.
Howard secoua la tête.
– Ce n’est pas soutenable devant un tribunal. C’est idiot.
Kurt leva les mains en l’air, comme si Howard pointait un pistolet sur lui.
– Soutenable ou pas, ils sont en route. Apparemment, ils croient qu’ils vont entrer ici, prendre Susan et repartir avec elle.
Il y eut une longue pause. Personne ne parlait dans la salle. Le silence planait tandis qu’ils se dévisageaient l’un l’autre.
– Ils seront là dans trente minutes, ajouta Kurt.
12:14, heure avancée de l’Est
À l’extérieur de la Maison-Blanche
Washington DC
– Personne ne pénètre à l’intérieur, annonça le grand type dans son talkie-walkie. Est-ce que c’est clair ? Je veux que le personnel soit centré sur le corps de garde, mais je veux aussi des yeux dans le ciel qui surveillent toutes les entrées possibles. Et des tireurs sur le toit.
– Bien reçu, grésilla une voix dans l’appareil.
– Dites à ces tireurs qu’ils ont le feu vert pour l’usage de la force meurtrière. Je répète, feu vert pour la force meurtrière, mais seulement si nécessaire.
– Sous quelle autorité ?
– La mienne, répondit l’homme. Mon autorité.
– Capté, confirma la voix.
Le grand type s’appelait Charles « Chuck » Berg. Âgé de 40 ans, il était dans le Secret Service depuis près de quinze ans. Il avait été le chef du détachement à la sécurité intérieure de la présidente pendant plus de deux ans. Il était arrivé à ce poste par accident, à la suite d’une catastrophe. Il était membre de son service de sécurité personnel le soir de l’attaque de Mount Weather, alors qu’elle était vice-présidente. Il lui avait sauvé la vie, sans nul doute. Tous les autres membres de l’équipe avaient été tués.
Il avait changé cette nuit-là. Il s’en rendait compte, rétrospectivement. Il avait déjà 37 ans, occupait un emploi à haut niveau de responsabilité, était marié avec deux enfants – mais en un sens, ce fut cette nuit-là qu’il devint un homme. Qu’il devint ce qu’il était censé être. Avant cela ? C’était juste un grand gars ayant un job lui permettant de porter un flingue.
Après cette nuit-là, Susan lui avait fait confiance. Et c’était réciproque. De plus, il se sentait protecteur à son égard – et pas seulement parce que ça faisait partie de son boulot. Bien qu’il soit plus jeune qu’elle d’une dizaine d’années, il avait presque l’impression d’être son grand frère.
La survie – sauver la vie de quelqu’un – était un acte intime.
Il savait qu’il n’y avait rien derrière ces accusations de corruption ou de meurtre. Et il serait tombé bien bas s’il laissait quiconque entrer pour arrêter la présidente des États-Unis – surtout une bande d’abrutis brandissant un faux mandat d’arrêt hors de toute revendication de compétence sérieuse.
Après avoir fait à pied un contrôle du périmètre, il remontait l’allée vers la Maison-Blanche. Juste devant lui, une douzaine d’hommes lourdement armés en complets-vestons marchaient d’un pas vif le long de la chaussée. C’était une journée froide mais ensoleillée. Les ombres des hommes sur le sol révélaient des fusils et carabines à gros calibre pointant sur leurs flancs.
Le corps de garde était juste devant, protégé par des plots en béton. La barrière arborait à la fois un panneau STOP et un écriteau ENTRÉE INTERDITE. D’autres hommes en costume se tenaient près de l’entrée. Leur attitude était tendue, en alerte. Ils avaient l’aspect rembourré de ceux qui portent des protections ou des gilets pare-balles sous leurs habits.
Des engins de chantier posaient des barrières plus hautes, plus massives et plus lourdes devant celles qui existaient déjà. Ils étaient en train d’y mettre la touche finale. Ces nouvelles barrières formaient une goulotte étroite, qui était aussi une chicane toute en virages serrés à droite et à gauche. Elle obligeait tout véhicule à ralentir jusqu’à rouler au pas. Elle était infranchissable par des véhicules plus larges comme des camions ou des Humvees.
ATTENTION, ACCÈS RESTREINT, avertissait un panneau. CONTRÔLE D’IDENTITÉ OBLIGATOIRE.
Il n’y aurait aucun contrôle d’identité aujourd’hui. Personne n’entrait ni ne sortait.
Non loin, à deux cents mètres environ, des hommes en uniforme noir se mettaient en position sur le toit de la Maison-Blanche. Ces types-là, c’était du sérieux, Berg le savait. Les tireurs. Des snipers du Secret Service, chacun d’entre eux pouvant facilement, à cette distance, lui loger une balle en plein cœur.
Un hélicoptère Black Hawk décolla d’un héliport situé derrière un bosquet, sur le terrain de la Maison-Blanche. Il se dirigea d’abord vers l’est, puis vira doucement vers le nord. Des snipers étaient installés devant ses portières ouvertes.
C’était là juste la défense visible. Plus de cent hommes et femmes gardaient le périmètre, y compris des unités militaires. Aucun centimètre de la clôture ou des murs autour du domaine n’était hors surveillance. En plus des Black Hawks qui tournaient en rond, trois hélicoptères de combat Apache survolaient le fleuve Potomac. Ces Apaches pouvaient détruire toute la ligne d’approche des véhicules de police en quelques secondes.
C’était un match inégal entre tous : les champions de la NBA contre une équipe B locale de collégiens.
Chuck sortit son portable. Il avait en numéro abrégé ce shérif cinglé de Wheeling, Virginie-Occidentale. Ce type était-il en mission-suicide ? Chuck allait bientôt le découvrir.
Le téléphone sonna trois fois.
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