– Patrick Norman n’était pas suicidaire, loin de là, continua-t-il. Au contraire, c’était l’un des meilleurs et des plus prospères enquêteurs privés des États-Unis, qui gagnait beaucoup d’argent. Je savais ce qu’il faisait car c’était moi qui le payais. Il travaillait pour ma campagne au moment de sa mort.
« Faire campagne est une sale affaire, les amis. Je suis le premier à vous le dire. Parfois, vous faites des choses dont vous n’êtes pas fier pour avoir une longueur d’avance sur votre adversaire. J’avais engagé Patrick pour enquêter sur la corruption dans l’administration Hopkins et dans les relations d’affaires du mari de la future ancienne présidente, Pierre Michaud. D’accord ? Vous voyez où je ça nous mène ?
Une onde d’assentiment traversa la foule en un fort murmure, telle une vague qui roule.
– Patrick m’a téléphoné quelques jours avant de mourir, et il m’a dit : « Jeff, j’ai les crasses que tu recherches. J’ai encore besoin de suivre quelques dernières pistes. Mais ce que j’ai – les mauvaises choses qu’elle a faites – va faire exploser cette élection. »
C’était mensonge sur mensonge. Norman ne l’avait jamais appelé. Il ne l’avait jamais appelé Jeff – ne l’avait jamais appelé du tout. Il n’avait pas de crasses à propos de Susan Hopkins, même au bout de presque un an de recherches. Il avait déterminé qu’elle était probablement blanche comme neige, ou sinon, les crasses étaient enterrées si profond que personne ne les trouverait jamais.
– Ce que Patrick m’a suggéré, c’est que Hopkins et son mari acceptaient des pots-de-vin de dirigeants étrangers, y compris de dictateurs du Tiers-Monde, en échange d’un traitement favorable de la part du gouvernement américain. Il a également suggéré qu’il y avait un quiproquo dans le soutien aux œuvres de charité bidon de Pierre Michaud. Si les dictateurs laissaient Michaud faire bonne figure en construisant ses faux réseaux d’eau – des réseaux d’eau qui ne servent à personne, les amis ! – les États-Unis leur vendraient des systèmes d’armements. C’est choquant. Et ça a été la dernière fois que j’ai eu des nouvelles de Patrick Norman. Il avait des infos sur Susan Hopkins. Puis il est mort, apparemment de sa propre main.
Des huées s’élevèrent à présent parmi la foule.
– Mais ce n’était pas de sa propre main, d’accord ? Hier après-midi, le bureau du médecin légiste de Washington DC a rendu publiques ses découvertes. Patrick Norman n’a pas tiré avec le pistolet qui l’a tué. Et il avait sur son corps des marques correspondant à une lutte. Tout indique qu’on l’a tué et qu’on a camouflé sa mort en suicide.
Il marqua une pause pour laisser le temps de digérer l’info. Cette partie-là était vraie, et particulièrement accablante.
– Cinq jours avant l’élection, Patrick Norman, l’homme qui avait des crasses sur Susan Hopkins, a été assassiné.
La foule explosa en un accès d’extase. C’était ce qu’ils voulaient, tout ce qu’ils avaient toujours voulu – quelque chose qui semblait confirmer tout ce qu’ils savaient sur Susan Hopkins. Elle était corrompue jusqu’au bout, et elle aurait fait tuer quelqu’un pour couvrir les traces de ses tromperies.
Les acclamations se métamorphosèrent en autre chose – ce slogan qui avait émergé vers la fin de la campagne. C’était le slogan le plus dangereux, que Gerry le Requin avait lâché dans le domaine public via sa bande de brutes de Gathering Storm :
– FOUTEZ-LA DEHORS ! FOUTEZ-LA DEHORS !
C’est alors que survint une chose étrange et merveilleuse.
Alors que son peuple scandait la violence, une colombe blanche descendit du ciel, plana un moment au-dessus de Jefferson Monroe, puis vint se poser sur l’épaule droite de son manteau de laine. Elle battit un peu des ailes, puis s’installa et se détendit. Il avait à présent une colombe sur son épaule. L’assistance explosa.
C’était magique. Plus que ça, c’était un signe. Un signe divin.
Monroe bougea doucement, tâchant de ne pas effrayer l’oiseau.
Je veux cet oiseau , avait braillé Gerry le Requin au téléphone.
Il leva sa main gauche afin de calmer la foule. Cela marcha, plus ou moins.
– C’est la colombe de la paix, déclara-t-il. Et c’est ainsi que nous allons procéder, les amis. Pacifiquement, dans le cadre de l’État de droit. Par l’application des lois des États-Unis. Par le transfert pacifique du pouvoir, qui est l’une de nos grandes traditions depuis les premiers jours de la République.
« Parce que nous sommes dans un État de droit, Susan Hopkins doit libérer le bureau du président aujourd’hui même, et quitter la Maison-Blanche. La police de Washington DC et le médecin légiste ont fait leur travail : ils ont déterminé que Patrick Norman ne s’est pas suicidé. Et maintenant, j’appelle le ministère de la Justice et le FBI à faire leur travail – et à poursuivre la présidente Hopkins pour meurtre.
11:45, heure avancée de l’Est
Salle de crise
Maison-Blanche, Washington DC
– C’est un mandat d’arrêt contre moi ? demanda Susan Hopkins. C’est ça qu’ils ont lancé ?
Kurt Kimball coupa le son du moniteur vidéo. Ils venaient juste de revisionner le speech de Jefferson Monroe – que Luke avait déjà vu à trois reprises.
Bien que le meeting de Monroe ait prévu d’autres festivités ce matin, peu importait ce qui venait après cela. Une starlette de musique country avait occupé la scène, tentant de divertir le public avec une chanson sur l’Amérique, mais les gens s’étaient dispersés au bout de quelques secondes.
Ils n’étaient pas venus pour la musique mais pour un lynchage public, ce qui n’était pas loin de ce qu’on leur avait jeté en pâture.
À présent Luke balayait la salle de crise du regard, guettant les réactions. Elle était bondée, c’était un vrai pow-wow : du personnel de la campagne électorale, des agents du Secret Service, des gens de l’entourage de Susan et de la vice-présidente, quelques membres du Parti démocrate. Luke ne discernait pas chez eux d’expressions très combatives. De toute évidence, certains d’entre eux suivaient le déroulement des événements en quête du bon moment pour quitter le navire avant qu’il ne sombre au fond de l’océan.
Ce genre de scène ne faisait pas partie de l’environnement normal de Luke. Il ne se sentait pas à sa place, pour le moins. Il admettait qu’un groupe de gens tente de prendre des décisions difficiles, mais il n’avait guère de patience quant au procédé. Sa réponse typique à tout problème avait toujours été d’y réfléchir, puis de passer à l’action. En attendant, Kurt Kimball semblait troublé, et Kat Lopez très éprouvée. Seule Susan avait l’air calme.
Luke l’observa avec attention, cherchant des signes d’effondrement. C’était une habitude qu’il avait prise dans les zones de guerre, en particulier pendant les périodes d’immobilisation entre les batailles : il devenait très conscient du nombre de personnes autour de lui qui en avaient encore dans le ventre. Le stress faisait des ravages, épuisait les gens. Cela se produisait parfois progressivement, parfois instantanément. Mais quoi qu’il en soit, venait un moment où tous les combattants, sauf les plus acharnés, cédaient sous la pression. Puis ils cessaient de fonctionner.
Mais Susan ne paraissait pas en être arrivée là. Sa voix était ferme, son regard dur et déterminé. Elle était dans une mauvaise passe, mais toujours combative. Luke en fut heureux. Ce serait plus facile de combattre à ses côtés.
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