– Je le veux, okay ? Je veux qu’il se pose juste comme on a dit. Dites-moi que vous pouvez le faire. Okay ? Bien. Quand ?
Monroe l’ignora. Traiter avec Gerry n’était pas seulement une folle aventure, c’était une leçon de surréalisme. Le président élu décida de ne pas tenir compte de son conseiller le plus proche pour le moment. Il s’adressa plutôt aux autres personnes sur la scène :
– Vous voyez ça ? (Il couvrit le micro d’une main et désigna de l’autre la foule massive.) Vous voyez ça ?
– Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau, déclara un jeune assistant.
Devant lui, des applaudissements retentirent parmi l’assemblée – non pas au hasard, mais en rythme, des milliers de mains frappant ensemble – CLAP, CLAP, CLAP, CLAP…
Puis un slogan s’éleva, à l’unisson avec les applaudissements et des tapements de pieds çà et là. Il enfla parmi la foule : « U-S-A ! U-S-A ! U-S-A ! »
C’était un bon slogan, et un bon début.
Monroa lâcha le micro pour empoigner le pupitre. Il leva une main, qui ramena le silence en quelques secondes. C’était comme s’il avait coupé le son d’un appareil, d’une télé ou d’une radio. Mais ce n’était pas un appareil, c’était des milliers et des milliers de personnes qu’il pouvait contrôler sans effort, d’un simple geste. Ce n’était pas la première fois qu’il s’émerveillait de ce pouvoir qu’il possédait. Comme un superhéros. Ou un dieu.
– Comment ce réchauffement climatique vous traite-t-il ? lança-t-il, sa voix résonnant au-dessus de la multitude.
Rires et acclamations fusèrent au sein de la foule. Personnellement, Monroe savait, grâce aux climatologues employés par ses entreprises, que le réchauffement climatique était une réalité, qu’il constituerait un problème sérieux d’ici un siècle voire plus tôt, une menace pour la civilisation elle-même. En tant que président, il pourrait tranquillement chercher des moyens de mettre en œuvre des politiques qui réduiraient quelque peu cette menace, sans nuire aux profits de l’industrie. En attendant, ses entreprises augmentaient progressivement leurs investissements dans le domaine des énergies renouvelables, les technologies solaires, éoliennes et géothermiques qui représentaient l’avenir.
Mais son peuple ne voulait rien entendre de tout cela. Il voulait entendre que le réchauffement climatique était une mystification perpétrée en grande partie par la Chine. C’était donc ce que Monroe allait leur dire. Donner au peuple ce qu’il désire… Et de toute façon, il faisait froid dehors, un froid anormal pour un début novembre, ce qui constituait une preuve suffisante : il n’y avait aucun réchauffement climatique en cours.
– Aujourd’hui est votre jour, vous le savez ?
La foule accueillit cette idée par des rugissements d’approbation.
– Vous et moi sommes issus de rien, d’accord ? Et nous venons de nulle part. Nous n’avons pas été élevés dans des penthouses huppés et prétentieux de Manhattan, San Francisco ou Boston. Nous ne sommes pas allés dans des écoles privées spéciales pour élites. Nous ne sirotons pas de latte et ne lisons pas le New York Times . Nous ne connaissons pas ce monde-là et ne voulons pas le connaître. Vous et moi, nous avons travaillé dur toute notre vie, et nous avons gagné tout ce que nous possédons et posséderons jamais. Et aujourd’hui, c’est notre jour.
Les acclamations furent comme une éruption, un séisme. On aurait dit qu’une bête géante, endormie sous la terre depuis des siècles, s’arrachait du sol et surgissait dans un déchaînement de violence.
– Aujourd’hui est le jour où nous allons destituer une administration parmi les plus corrompues de l’histoire des États-Unis. Oui, je sais, je sais. Elle dit qu’elle ne partira pas, mais je vous dis que ça ne va pas durer. Elle partira, d’accord, et bien plus tôt qu’on ne le pense. Ça arrivera bien plus tôt qu’ elle ne le pense, c’est certain.
Les vivats continuaient. Il attendit que la foule se calme. Les supporters de Monroe haïssaient Susan Hopkins. Et non seulement elle, mais tout ce qu’elle représentait. Elle était riche, elle était belle, elle était gâtée – elle n’avait jamais manqué de rien. Elle était une femme à un poste toujours tenu par des hommes.
Elle était l’amie des immigrés et des Chinois, dont les méthodes de travail bon marché avaient détruit le mode de vie américain. C’était une hédoniste, une ancienne de la jet-set, et elle semblait confirmer tout ce que les gens du pays profond soupçonnaient à propos des élites. Son mari était homosexuel, pour l’amour de Dieu ! Il était né en France. Y avait-il plus non américain qu’un Français gay ?
Susan Hopkins était un monstre aux yeux de ces gens. Dans les confins des sites Internet complotistes, il y en avait même qui prétendaient qu’elle et son mari étaient des meurtriers, voire pires : des adorateurs du diable. Ils appartenaient à un culte satanique de mégariches qui kidnappaient et sacrifiaient des enfants.
Eh bien, aujourd’hui Monroe parlerait aux siens de cet aspect meurtrier. Il aurait aimé se trouver dans le Bureau ovale pour voir son expression quand cette nouvelle sortirait.
La foule s’était calmée de nouveau, attendant la suite.
– Je voudrais que vous soyez attentifs une minute, reprit-il. Car ce que je vais vous dire est un peu compliqué, et pas facile à entendre. Mais je vais vous le dire parce que vous devez le savoir. Vous, les Américains, les vrais patriotes, vous méritez de le savoir. C’est très important. Notre avenir est en jeu.
Il les tenait. Ils étaient prêts à présent. C’était là. La manœuvre ultime. La bombe. Jefferson Monroe se prépara, puis la lança :
– Cinq jours avant l’élection, un homme a été retrouvé mort près du Tidal Basin, juste ici à Washington DC.
Ses supporters firent silence. Un homme mort ? C’était nouveau. Ce n’était pas le sujet habituel des meetings de Jefferson Monroe. Des milliers de paires d’yeux paraissaient rivés sur lui. En fait, c’était bien le cas. Donne-nous quelque chose , semblaient dire tous ces grands yeux vides. Donne-nous de la chair fraîche.
– À première vue, on aurait dit que cet homme s’est suicidé. Il a reçu une balle dans la tête, le pistolet a été retrouvé près de son corps avec ses empreintes dessus. Ça n’a guère eu de retentissement à ce moment-là – des gens meurent tous les jours, et assez souvent, ils attentent à leur propre vie. Mais j’ai su – okay, les amis ? – j’ai su que cet homme ne s’est pas tué.
Les yeux le scrutaient. Des milliers et des milliers d’yeux.
– Et comment je l’ai su ?
Nul ne pipait mot. De toute sa vie, Jefferson Monroe n’avait jamais vu autant de gens si silencieux. Ils sentaient que quelque chose d’énorme allait se produire, et que c’était lui qui le provoquait.
– J’ai su qu’il ne s’est pas suicidé car je connaissais personnellement cet homme. Je pourrais même dire que c’était un ami. Il s’appelait Patrick Norman.
Jefferson n’était pas rétif aux gros mensonges. Pourtant, et contrairement à de nombreux politiciens, il ressentait un certain pincement au cœur lorsqu’il en proférait. Ce n’était pas de la culpabilité. C’était le sentiment que quelque part, quelqu’un connaissait la vérité et œuvrerait sans relâche à la faire éclater au grand jour. En fait, ce n’était même pas quelque part – au moins trois personnes qui se tenaient derrière lui sur la scène connaissaient les faits. Et il y en avait probablement une douzaine d’autres au sein de l’organisation. Elles savaient que Jeff Monroe n’avait jamais parlé une seule fois à Patrick Norman.
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