Skorzeny garda le silence.
« Je n’aimais pas le señor Impelliteri, dit Arroyo. Je l’ai engagé sur ordre du Généralissime. À croire que mon travail laissait à désirer. »
Arroyo se détourna et partit vers la porte. Il marqua une pause.
« Colonel Skorzeny, il serait sage de votre part de retourner en Irlande et d’y séjourner quelque temps. »
Skorzeny hocha la tête. « Peut-être, oui. »
Un mois plus tard, il offrait un généreux cadeau à Arroyo. Corruption et chantage, après tout, ne relevaient pas de la même pratique.
Ryan trouva Weiss assis sur un banc de l’église unitarienne, à l’ouest du parc de St Stephen’s Green. L’Israélien le regarda approcher d’un air inquiet.
« Vous souffrez ? interrogea Weiss.
— Je survivrai », répondit Ryan. Il se glissa sur le banc de bois en s’efforçant de ne pas laisser paraître la douleur sur son visage.
« Est-ce un meilleur endroit que l’église de l’université ? demanda Weiss. C’est une église non confessionnelle, vous savez. Nous sommes tous les deux les bienvenus ici. Vous êtes quoi, vous ? Anglican, baptiste, méthodiste ?
— Presbytérien, dit Ryan. Je ne vais plus à l’église.
— Moi non plus. Nous n’avons donc pas notre place ici non plus. Alors, comment s’est passé le rendez-vous ?
— Je leur ai donné vingt-quatre heures pour convaincre Skorzeny.
— Vous pensez qu’il pliera ? »
Ryan eut une mine dubitative. « Je ne sais pas si son orgueil le permettra.
— Oui, il est têtu et orgueilleux, mais il est aussi intelligent. Il sait que cette guerre-là n’en vaut pas la peine. Croyez-moi. Demain à la même heure, il aura accepté. »
Ryan se tourna vers Weiss. « Vous pourrez contrôler Carter et ses hommes jusque-là ?
— Bien sûr. Ils forment une bonne équipe. »
Weiss leva les yeux pour contempler le vitrail au-dessus de la chaire. Son regard trahissait le doute dissimulé dans ses paroles.
Weiss suivit la route à une voie tandis que le ciel uniformément blanc virait au gris sombre. De grosses gouttes de pluie s’écrasèrent sur le pare-brise. Les essuie-glaces, quand il les mit en marche, balayèrent l’eau à la surface du verre.
Il avait quitté Remak à l’aéroport. Quelques jours de congé, avait-il expliqué. Pour se reposer tout en revoyant le rapport qu’il soumettrait à leurs supérieurs à Tel Aviv. La semaine suivante, une fois qu’ils auraient obtenu l’accord d’en haut, ils resserreraient les mailles du filet autour de Skorzeny. Il avait réservé son vol en payant de sa poche. Première classe.
La maison apparut au loin entre les arbres, construction basse et délabrée dont les murs badigeonnés à la chaux étaient devenus gris sale. De maigres lambeaux de peinture verte s’accrochaient à la porte au bois dénudé. Il arrêta la voiture sur le carré de terre battue devant la maison, le long de la camionnette Bedford. Quand le moteur hoqueta et se tut, il entendit les voix.
Des voix dures, pétries de colère.
Il reconnut d’abord les aboiements de Carter, tel un chien de garde flairant la présence d’un intrus. Puis Wallace, railleur, arrogant.
Weiss porta la main à son pistolet et descendit de voiture. Il referma sans bruit la portière. Les voix montaient, plus haut et plus fort.
« Il va nous planter.
— Peut-être ou peut-être pas. Mais c’est moi qui décide et je dis : on attend.
— C’est vous qui décidez ? De quel droit ?
— Je suis votre officier à tous les deux, je n’ai pas besoin qu’on m’en donne le droit.
— Officier ? On n’est pas dans votre fichue armée ici. Vous ne commandez rien du tout, ni moi ni lui.
— Si tu veux être payé, tu as intérêt à faire ce que je te dis.
— Un peu que je veux être payé, mais avec quoi ? Où il est, le pognon ? Hein ? Vous m’avez promis que je toucherai le pactole, mais j’ai pas encore vu un centime. »
Weiss ouvrit la porte et entra. L’air humide tomba sur ses épaules comme un manteau glacé.
Carter et Wallace étaient debout nez à nez au milieu de la pièce. Ils se tournèrent vers Weiss, soudain honteux, comme des enfants surpris en train de commettre une bêtise. Dans le coin, Gracey les observait avec des yeux las.
Weiss sortit de sa poche une liasse de billets maintenus à l’aide d’un trombone. Il en compta cinq, dix, vingt, et les tendit à Wallace.
« Mille dollars, dit-il. Vous voulez être payé ? Tenez, prenez ça comme indemnité de licenciement et fichez le camp. »
Wallace regarda les billets, puis Weiss.
« Prenez-les. » Weiss lui agita les billets sous le nez. « Ou alors fermez-la.
— C’est vous qui vous prenez pour le chef maintenant, hein ?
— Le capitaine Carter et moi commandons cette opération. Si ça ne vous plaît pas, la porte est là. »
Wallace ricana. « Si je voulais l’argent qu’il y a dans vos poches, je vous tuerais et je me servirais. Mais il ne s’agit pas de ça. J’en ai marre de rester assis à rien foutre en attendant qu’il se passe quelque chose. Si on s’en était tenus au plan de départ, on aurait décarré de cette campagne de merde depuis longtemps.
— Si vous vous en étiez tenus à votre plan de départ, vous ne seriez arrivés à rien, sauf peut-être à vous prendre une balle dans la gueule. » Weiss rempocha les billets. « De toute façon, vous n’avez pas le choix. Soit vous êtes avec nous, soit vous dégagez. »
Wallace fit un pas vers lui. « C’est là que vous vous trompez. Je pourrais bien être en train de réfléchir à l’offre de Skorzeny. À force de tourner en rond ici, il ne serait pas impossible que je vous balance tous à… »
Weiss sortit son pistolet de son étui en avançant vers Wallace. Avant que celui-ci n’ait le temps de lever les mains, Weiss le frappa sur la joue. Un coup dont il ressentit la force dans son poignet, suivi d’une décharge qui remonta jusqu’au coude et à l’épaule.
Wallace tournoya sur lui-même, fit deux pas en vacillant et tomba à quatre pattes. Weiss lui envoya la pointe de sa chaussure dans le ventre. Le Rhodésien, tout rouge, se roula en boule par terre et toussa.
« Ça suffit », dit Carter.
Gracey s’était redressé et plongea la main dans la poche de son pantalon. Il en sortit un couteau à cran d’arrêt dont il fit jaillir la lame.
Weiss regarda Carter. « Dites à votre gars de ranger ce couteau. »
Carter parla d’une voix calme et ferme. « Obéis. »
Gracey hésita, puis ferma la lame et remit le couteau dans sa poche. Il garda les bras le long du corps, mains ouvertes et prêtes, solidement campé sur ses deux jambes.
Weiss s’agenouilla près de Wallace. « Écoutez-moi bien, mon ami. Si vous me tenez ce langage encore une seule fois, même pour plaisanter, je vous descends illico. C’est clair ? »
Wallace cracha par terre. « Espèce de sale J… »
Weiss lui appliqua le canon du Glock sur l’œil. Il ne bougea plus.
« C’est clair ?
— Oui. »
Weiss se releva. Wallace partit à quatre pattes et se mit debout, dos au mur, en se frottant l’œil du plat de la main.
« Parfait, dit Weiss. Maintenant, si vous voulez bien arrêter de vous crêper le chignon pendant un jour ou deux, on réussira peut-être à aller au bout de notre affaire. »
Carter fixa Wallace dans les yeux pendant un moment, puis se tourna vers Weiss. « Qu’a dit votre ami Ryan ?
— Il a donné vingt-quatre heures à Skorzeny pour accepter nos conditions, sinon il laisse tomber sa mission.
— Et si Skorzeny n’accepte pas ?
— Alors, on ne sera pas moins avancés qu’avant, n’est-ce pas ? »
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