Dans un rire muet, Steve poursuivit son cadeau. Ses mains disparaissaient dans le manteau où le bouton manquait et revenaient au-dessus de Margaret, dans un geste d’amour et de générosité. Puis il les laissa se poser doucement sur le corps enfoui, dit tendrement en la secouant un peu :
— Chérie, réveille-toi. Et regarde. Je t’ai couverte d’or. J’ai tenu mon serment.
Et tâtonnant vers la vieille lampe de chevet a la soie déchirée, il donna la lumière, cria joyeusement :
— Chérie ! Joyeux Noël !
Sur le lit rien ne bougea. Nul souffle, nul geste. Rien. Margaret était étendue sur le dos, ses cheveux blonds épars sur l’oreiller et son bras gauche pendait jusqu’au sol à la carpette usée. Et le mol abandon de ce bras nu bloqua la joie dans la poitrine de Steve. Il essaya de lancer à travers sa gorge obstruée :
— Margaret !
Mais sa jeune femme ne pouvait rien lui répondre. Elle ne se plaindrait plus jamais. Elle avait sauté la barrière. Sur la table de nuit était posé un verre contenant encore un peu d’eau. Et sur la carpette, non loin de la main aux longs doigts qui ne remueraient plus, avait roulé un tube de véronal.
Il était vide.
— Margaret, supplia encore Steve dans un gémissement.
Il toucha le bras nu et glacé et à son tour sa chair se glaça. Il gémit plus fort, comme une bête qui se traîne :
— Pourquoi as-tu fait ça, dis ? Pourquoi ? Dis ? J’avais réussi… Dis ?
Puis lentement il se recula du lit que recouvraient les billets et il alla s’adosser à la table supportant la machine à écrire dont il n’avait jamais rien pu sortir de bon.
Il resta ainsi longtemps, l’œil braqué sur celle qu’il avait si mal aimée.
Enfin il soupira et, lentement, souleva son pied droit. Sous le revers du pantalon ses doigts soudain impatients trouvèrent la cache aux sachets de dop. Il en ramena deux, les prisa, songeant machinalement. « Demain faudra que j’avertisse le Grec qu’il m’en apporte d’autres. »
Il attendit que la drogue fasse son effet, puis après un long regard sur la forme étendue, ne voyant même pas les billets qui la recouvraient, il éteignit et sortit, ridicule sous son petit feutre tyrolien.
— Joyeux Noël, monsieur, lui lança le chauffeur de taxi dans lequel il monta.
— Joyeux Noël, renvoya Steve dont les joues étaient sillonnées de larmes. Au Métropole s’il vous plaît.
Et il se rencogna dans le fond de la voiture pour ne pas montrer qu’il chialait.
Le soleil tapait sur les vitres et inondait une partie de la pièce de séjour, là où justement se dressait l’arbre de Noël qui brillait de toutes ses lumières.
Mike était vautré dans un fauteuil, ses jambes jetées par-dessus l’accoudoir. Il était en blue-jeans, avait les pieds nus, et les manches courtes de son maillot de corps soulignaient les muscles de ses bras. Une pipe trapue était coincée entre ses dents et il la suçotait voluptueusement, l’œil fixé sur la T.V. qui donnait des reportages de Noël.
Des recoins de l’appartement provenaient des bruits familiers : Connie qui achevait de taper les lits ou Béa, la femme de ménage noire, qui passait l’aspirateur.
Après son voyage éreintant et le réveillon avec les parents de Connie, Mike aurait bien traîné au plumard jusqu’à des midis. Mais avec Louise et son arbre de Noël… À 9 heures il avait fallu qu’il se sorte des toiles pour partager la joie des siens. Et après les souhaits échangés et les cadeaux découverts, il s’était logé dans un fauteuil et n’en bougeait plus, heureux de sentir vivre autour de lui sa petite famille.
Il fit semblant d’ignorer sa fille lorsqu’elle s’amena pour la millième fois sur lui, alors qu’en dedans, son cœur gloussait de bonheur. Louise était toujours en pyjama et l’un de ses solides mollets apparaissait sous le bas du pantalon retroussé. Connie avait bien essayé de l’habiller ! Mais autant tenter un autre débarquement à Guadalcanal. Louise était le caïd du jour et le savait. Après tout c’était Noël, la fête des gosses. Elle s’approcha contre l’accoudoir, ordonna :
— Papa, ouvre.
Mike fit le sourd. Elle redressa son petit buste, brandit une main autoritaire, éleva le ton :
— Papa, ouvre.
Il ne broncha toujours pas. Au contraire il fit mine de s’intéresser encore plus à la T.V. Cela mit la gosse en fureur. Elle tapa de ses deux poings qui tenaient des marrons glacés sur l’accoudoir et cria :
— Pa-pa. Ou-vre.
Mike tressaillit, parut revenir de très loin.
— Oh ! pardon ma chérie ! se désola-t-il, faussement, en ôtant sa pipe. Je t’avais pas entendue.
Louise, lèvres boudeuses, le sonda d’un œil réfléchi. Enfin convaincue de la bonne foi de son père, elle leva ses bras potelés. Docile, Mike ouvrit la bouche, s’y laissa enfourner un marron glacé, puis un second. Aussitôt Louise se dérida. Elle rit à son père, offrant sa petite bouille barbouillée de chocolat et de traces de sucre.
— C’est bon, hein, papa ? affirma-t-elle.
Elle n’attendit pas de réponse. D’ailleurs Mike n’aurait pu lui en donner, avec les marrons glacés qui lui bloquaient le gosier. Le plantant là, elle s’éloigna droite et digne, ses cheveux retombant en arrière dans une queue de cheval que maintenait un ruban du même rose que son pyjama.
Elle retourna s’asseoir au pied de l’arbre de Noël au milieu d’un tas de jouets et d’une ribambelle de boîtes et de paquets qu’elle ouvrait, éventrait à sa guise.
Mike allait se replonger dans son programme lorsqu’on sonna en bas. Il consulta sa montre, 11 heures ? Ça ne pouvait être que son père, les parents de Connie qui devaient revenir pour le déjeuner ne devant pas être là avant une heure. Il se tassa un peu plus dans le vaste fauteuil et, dans un soupir d’aise, resuçota sa pipe, content à l’idée de revoir son vieux.
Des bruits de pas, de portes et de baisers retentirent derrière son dos et une voix lui lança :
— Hello Mike ! Joyeux Noël !
Le grand gars se retourna étonné sur Tom O’Bannion qui s’avançait guidé par Connie. Celle-ci avait une gerbe de roses dans les bras et s’exclamait :
— Regarde ce qu’il m’a apporté, Mike ! Elles sont magnifiques !… Vous avez fait des folies, Tom.
En guise de salut Mike tendit son pied nu à son équipier.
— Qu’est-ce que tu fabriques là, vieille branche ? Tu t’invites ?
Et clignant de l’œil vers Connie :
— Tous les mêmes ces célibataires. Ils se foutent des jeunes mariés, mais les jours de fête, comme ils s’emmerdent ils viennent les voir.
Connie sourit à Tom.
— Ne l’écoutez pas, Tom. Vous êtes le bienvenu, et mes parents seront contents de vous voir.
Tom écarta les bras dans un geste navré.
— C’est que je reste pas, Connie. Je viens juste causer à Mike. Et c’est sérieux.
Il regarda son équipier.
— Faut que tu te fringues, Mike. On les met. Et en vitesse. C’est le patron qui m’envoie. Il a préféré que je vienne plutôt que de te téléphoner.
Connie le scruta, vit qu’il ne plaisantait pas, se rebiffa.
— Oh ! non Tom ! Oh ! non ce n’est pas possible. Pas un jour de Noël !… Mike vient à peine de rentrer de voyage. Oh ! non Tom. Dites-moi que c’est une blague ! Dites-moi que ce n’est pas vrai !
Tom la regarda d’un air ennuyé.
— Désolé, Connie. Mais il faut que Mike m’accompagne.
— Mais lui, pourquoi toujours lui ? s’emporta Connie. Il en fait plus que son compte. On ne peut pas le laisser chez lui un jour de Noël ? Comme tout le monde.
— Nous n’exerçons pas le métier de tout le monde, Connie, soupira Tom. Et ce métier, c’est nous qui l’avons choisi. Pas vrai Mike ?
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