Je souris en relisant l’article. Mon passage au lycée de Felton High, petit établissement très tranquille du nord de Newark et peuplé d’adolescents calmes, avait marqué les mémoires au point que mes camarades et mes professeurs m’avaient surnommé le Formidable. Mais en ce jour de décembre 2006, ce que tous ignoraient au moment d’applaudir cette vitrine à ma gloire, c’est que je ne devais qu’à une suite de quiproquos, d’abord fortuits puis savamment orchestrés, le fait d’être devenu la vedette incontestée de Felton durant quatre longues et belles années.
L’épopée du Formidable commença en même temps que ma première année de lycée, lorsqu’il me fallut choisir une discipline sportive pour mon cursus. J’avais décidé que ce serait du football ou du basket-ball, mais le nombre de places au sein de ces deux équipes était limité et, malheureusement pour moi, le jour des inscriptions, j’arrivai très en retard au bureau des enregistrements. « Je suis fermée, m’avait dit la grosse femme qui en était la responsable. Revenez l’année prochaine. — S’il vous plaît, M’dame, l’avais-je suppliée, je dois absolument être inscrit dans une discipline sportive, sinon je serai recalé. — Ton nom ? avait-elle soupiré. — Goldman. Marcus Goldman, M’dame. — Quel sport ? — Football. Ou basket. — Complet les deux. Il me reste soit l’équipe de danse acrobatique soit celle de crosse. »
La crosse ou la danse acrobatique. Autant dire la peste ou le choléra. Je savais que rejoindre l’équipe de danse me vaudrait les railleries de mes camarades et j’optai donc pour la crosse. Mais Felton n’avait pas eu de bonne équipe de crosse depuis deux décennies, au point que plus aucun élève ne voulait en faire partie : ceux qui la composaient désormais étaient les recalés de toutes les autres disciplines, ou ceux qui arrivaient en retard le jour des inscriptions. Et voilà comment j’intégrai une équipe décimée, peu vaillante et maladroite, mais qui allait faire ma gloire. Espérant être repêché en cours de saison par l’équipe de football, je voulus faire des prouesses sportives pour que l’on me remarquât : je m’entraînai avec une motivation sans précédent et au bout de deux semaines, notre coach vit en moi l’étoile qu’il attendait depuis toujours. Je fus immédiatement promu capitaine de l’équipe et il ne me fallut pas fournir d’immenses efforts pour qu’on me considérât comme le meilleur joueur de crosse de l’histoire du lycée. Je battis sans difficulté le record de buts des vingt années précédentes — qui était absolument exécrable — et pour cette prouesse, je fus inscrit au tableau des mérites du lycée, ce qui n’était encore jamais arrivé à un élève de première année. Cela ne manqua pas d’impressionner mes camarades et d’attirer l’attention de mes professeurs : par cette expérience, je compris que pour être formidable il suffisait de biaiser les rapports aux autres ; tout n’était finalement qu’une question de faux-semblants.
Je me pris rapidement au jeu. Il ne fut évidemment plus question pour moi de quitter l’équipe de crosse car ma seule obsession était désormais de devenir le meilleur, par tous les moyens, d’être dans la lumière, à tout prix. Il y eut ainsi ce concours général de projets individuels de sciences, remporté par une petite peste surdouée qui s’appelait Sally, et où je terminai, moi, à la seizième place. Lors de la remise du prix, dans l’auditorium du lycée, je m’arrangeai pour prendre la parole et je m’inventai des week-ends entiers de bénévolat avec des handicapés mentaux qui avaient considérablement empiété sur l’avancement de mon projet, avant de conclure, les yeux brillants de larmes : « Peu m’importent les premiers prix, si je peux apporter une étincelle de bonheur à mes amis les enfants trisomiques. » Tout le monde fut évidemment bouleversé, et cela me valut d’éclipser Sally aux yeux des professeurs, de mes camarades, et de Sally elle-même qui, ayant un petit frère lourdement handicapé — ce que j’ignorais —, refusa son prix et exigea qu’il me soit remis. Cet épisode me valut de voir mon nom s’afficher sous les catégories sport, sciences et prix de camaraderie du tableau des mérites, que j’avais secrètement rebaptisé le tableau démérite, pleinement conscient de mes impostures. Mais je ne pouvais pas m’arrêter ; j’étais comme possédé. Une semaine plus tard, je battis le record de vente de billets de tombola en me les achetant à moi-même avec l’argent de deux étés passés à nettoyer les pelouses de la piscine municipale. Il n’en fallut pas plus pour qu’une rumeur parcourût bientôt le lycée : Marcus Goldman était un être d’une exceptionnelle qualité. C’est cette constatation qui poussa élèves et professeurs à m’appeler le Formidable, comme une marque de fabrique, une garantie de réussite absolue ; et ma petite notoriété s’étendit bientôt jusqu’à l’ensemble de notre quartier de Newark, emplissant mes parents d’une immense fierté.
Cette réputation galvaudée m’incita à pratiquer le noble art de la boxe. J’avais toujours eu un faible pour la boxe, et j’avais toujours été un assez bon cogneur, mais ce que je recherchais en allant m’entraîner en secret dans un club de Brooklyn, à une heure de train de chez moi, là où personne ne me connaissait, là où le Formidable n’existait pas, c’était de pouvoir être faillible : je venais revendiquer le droit d’être battu par plus fort que moi, le droit de perdre la face. C’était la seule façon de m’évader loin du monstre de perfection que j’avais créé : dans cette salle de boxe, le Formidable pouvait perdre, il pouvait être mauvais. Et Marcus pouvait exister. Car peu à peu, mon obsession d’être le numéro un absolu dépassa l’imaginable : plus je gagnais, plus j’avais peur de perdre.
Au cours de ma troisième année, pour cause de restriction budgétaire, le principal dut se résoudre à démanteler l’équipe de crosse qui coûtait trop cher au lycée par rapport à ce qu’elle lui rapportait. À mon grand dam, il me fallut donc choisir une nouvelle discipline sportive : les équipes de football et de basket-ball me faisaient évidemment les yeux doux, mais je savais qu’en rejoignant l’une d’elles, je serais confronté à des joueurs autrement plus doués et déterminés que mes compagnons de crosse. Je risquais d’être éclipsé, de retomber dans l’anonymat, ou pire, de régresser : que dirait-on lorsque Marcus Goldman dit « le Formidable », ancien capitaine de l’équipe de crosse et recordman du nombre de buts marqués ces vingt dernières années, se retrouverait waterboy de l’équipe de football ? Je vécus deux semaines d’angoisse ; jusqu’à ce que j’entende parler de la très inconnue équipe de course à pied du lycée, qui se composait de deux obèses courts sur pattes et d’un maigrichon sans force. Il s’avéra de surcroît qu’il s’agissait là de la seule discipline au sein de laquelle Felton ne participait à aucune compétition inter-lycées : ceci m’assurait de ne jamais devoir me mesurer à qui que ce fût de dangereux pour moi. C’est donc soulagé et sans la moindre hésitation que je rejoignis l’équipe de course de Felton, au sein de laquelle, et dès le premier entraînement, je battis sans difficulté le record de vitesse de mes placides coéquipiers, sous les regards amoureux de quelques groupies et du principal.
Tout aurait pu très bien se passer si le principal justement, séduit par mes résultats, n’avait pas eu l’idée saugrenue d’organiser une grande compétition de course entre les établissements de la région afin de redorer le blason de son lycée, certain que le Formidable allait gagner haut la main. À l’annonce de cette nouvelle, pris de panique, je m’entraînai sans relâche durant un mois tout entier ; mais je savais que je ne pouvais rien face aux coureurs des autres lycées, rompus aux compétitions. Moi, je n’étais qu’une façade, du contre-plaqué : j’allais me faire ridiculiser, et sur mes propres terres de surcroît.
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