Il a fait une grimace.
– Calmos, petit. Laisse tes nerfs en paix. On n'est pas à l'armée ici. (Curieux qu'il m'ait dit ça compte tenu de ce qui s'est passé ensuite.) Exprime-toi calmement. Personne te mangera.
Alors j'ai répété:
– Peut-on industriels au monde quelques mains laisser? Pollute pollure, polluche wig-wam.
Il a hoché la tête.
– Celsa, viens voir!
Du bureau voisin est entrée Celsa. Elle portait une… Sa bouche était… Les yeux, le nez, la démarche… Un élastique rose, épais comme une jarretière, serrait les cheveux en un bouquet qui… La gorge sèche, je me suis surpris à mordiller la langue. J'avais envie d'une cigarette, là, en plein entretien.
– Dis-moi, Celsa… Le Julien, là… Il est bègue.
– Ah bon? C'est pas marqué sur sa graphe.
– Comment veux-tu qu'on le garde? Il sera incapable de prendre la parole dans les contextes hostiles, face aux grands industriels, face aux journalistes.
Celsa a hoché du menton.
– Sa lettre de motivation est bien écrite, pourtant.
J'allais répondre par une longue tirade où je voulais expliquer que je n'ai jamais été un parleur, certes, surtout avec mon bégaiement, mais que je me défendais à l'écrit, car je voulais bio devenir écrivain plus tard, quand j'aurais suffisamment défendu de nobles causes et progressé socialement, car il n'y avait pas de raison, car tout le monde publiait pourquoi pas moi, car je me sentais tourmenté de l'intérieur, car la misère du monde, car car! Voilà ce que je voulais dire, mais j'avais la langue prise dans la gorge et je ne savais comment aborder la phrase. J'ai juste fait quelques gestes.
Ils n'ont rien compris. Dialogue de muets. Ulis s'apprêtait déjà à envoyer mon cévé dans la corbeille des recyclables quand Celsa a eu l'idée qui a débloqué la situation.
– Avec son défaut d'élocution, on peut le faire passer en quota “handicapés”, si l’on brode un peu. Un, le ministère de la Solidarité nous débloquera des subventions. Deux, on nous fera mousser en comité central. Tu gagneras en notoriété et… Qu'une antenne régionale comme la nôtre se préoccupe autant du sort des anormaux, ça en bouchera plus d'un, là-haut.
Ulis a protesté.
– Les déficients travaillent mal.
Alors Celsa a éclaté. Elle a dit tout le mal qu'elle pensait des individus qui n'aimaient pas les handicapés, elle les a réduits en poudreuse, eux et leurs préjugés dignes du Moyen Âge. Ulis n'en menait pas large. Lui, le caïd qui a fait l'Exxon Valdez! Pan-pan cu-cul! Une femme en colère c'est redoutable, alors Celsa! Il s'est tassé dans son fauteuil de chef de corps. Les badges de la Foulée verte qu'il exhibait à la poitrine ne le sauvaient pas plus que les pagnes indiens ne protégeaient des balles USA. Miraculeuse Celsa! Tout déconfît il était.
Pour finir, elle lui a demandé:
– C'est-y pas toi qui avais besoin d'un secrétaire?
Et c'est ainsi que j'ai décroché mon stage.
Le soir, face à mon paternel, je jubilais.
Il était coincé dans son micro-fauteuil en cuir d'animal, il sirotait son Monde de mini-bourgeois pour se donner de l'importance, il n'en lisait pas le tiers, c'était de la figuration. Le Monde, les énormes pages remplies de nouvelles allaient à la poubelle chaque soir, et moi je songeais aux arbres qu'il avait fallu sacrifier pour satisfaire, chez lui comme chez ses semblables, cette odieuse soif de paraître.
– Le pétrole va encore augmenter, a dit paternel de sa voix de messie.
Je savais qu'il pensait à notre fioul domestique, il se réjouissait d'avoir fait le plein il y a quelques jours, le petit pavillon propret que l'on habitait aurait sa dose de calories à moindres frais. Je n'ai pas répondu. Je me contentais de le fixer. Il devait y avoir dans mon regard une arrogance insolite car paternel m'a examiné longuement. Je ne baissais toujours pas, alors le Monde a été plié, les demi-lunes rangées, ses petits yeux fonciers m'ont scanné, et, ne trouvant pas d'explication satisfaisante à mon étrange attitude, le paternel s'est inquiété de mon avenir:
– T'as eu des réponses pour ton stage d'été?… Tu veux que j'en parle dans ma boîte?… J'ai de bonnes relations avec les établissements Machepot, tu sais, les pots d'échappement, ils auront besoin de quelqu'un en août… Et là, avec mon offre de stage en poche, j'ai enfin pu enduire le paternel de condescendance onctueuse. Ta petite vie de merde, avais-je envie de lui dire, ton pavillon de merde, ta Volvo de merde, ton Monde de merde, et le reste, de merde également, ne valent rien à côté de la grandeur de la Foulée verte qui m'a admis en son sein. Tudieu, je ne sais pas ce qui m'a retenu.
Je lui ai lancé le mot “générosité” à la figure. Il m'a regardé de ses yeux aspirine. On voyait qu'il ne comprenait pas. J'ai répété: “Générosité.” Plusieurs fois, sur tous les tons. “Tésironégé, quoi!” Je criais presque. Il n'y avait rien à faire. Le service d'une grande cause, le sacrifice du confort personnel pour le bien du collectif, tous les merveilleux altruismes auxquels j'avais accès maintenant, lui ont toujours été impénétrables, et ce n'était pas sa messe du dimanche qui y changeait quoi que ce soit.
– Pourquoi tu t'énerves? a demandé paternel. On a du mal à te déchiffrer. Si tu faisais un effort, tu te débrouillerais, j'en suis sûr. Comment veux-tu réussir tes entretiens d'embauché, si tu t'obstines à massacrer les phrases?
– Et avec les filles ça irait mieux, a enchéri maternelle.
Elle sortait de la cuisine avec un clafoutis.
Cette image du nirvana familial préfabriqué puait tellement à mon cœur que j'ai claqué la porte de ma chambre. Je me suis appliqué à dérouiller mon vélo et je ne suis pas descendu de la soirée. À quoi bon voir leurs têtes fétides? Quand je songeais aux lendemains, à ces grandes responsabilités qui m'attendaient, mon esprit frissonnait de bonheur et les parents disparaissaient de mes pensées.
Je n'ai pas été déçu. Les jours suivants ont été une félicité. La Foulée verte m'a confié de suite des missions valorisantes. J'ai participé à l'organisation de la Journée du vent. J'ai rédigé le texte de notre lettre d'information que l'on a diffusée par courrier électronique. L'imprimerie des autocollants arc-en-ciel m'a appelé plusieurs fois pour des bons à tirer. Je me dépensais sans compter, et comme je ne pensais plus à fumer, ou si peu, je me croyais définitivement sorti de l'ornière. C'est bête à dire mais jamais je n'avais vécu aussi intensément.
Le travail dont j'étais le plus fier, vous vous en doutez, c'était mon rôle de secrétaire. On m'a donné un grand cahier à spirale comme en ont les vrais écrivains, un bic rongé par le stagiaire précédent, une feuille de paye sur laquelle on avait tamponné “écrivain bénévole sans solde” et “handicapé classe 4”, un tabouret pliable que je devais toujours avoir sur moi pour économiser mes forces au cas où un discours d'Ulis s'éterniserait. Je devais le suivre partout.
À l'époque – début juillet – nous étions seuls dans l'immeuble. Nos locaux s'étendaient du premier au troisième, le rez-de-chaussée étant réservé à l'entrée en marbre et à l'ascenseur géant. Il y avait aussi un parking luxueux qui ne nous servait pas à grand-chose car on venait tous à vélo, on avait même pensé à le sous-louer. Un bien joli immeuble qu'on avait! Le patio était enrobé de plantes vertes. Un bassin strié de poissons rouges exhalait une fraîcheur bienfaisante et parvenue. La hauteur sous plafond faisait penser à une cathédrale.
Il va sans dire que l'on s'attache très vite à ce standing. Ulis, qui avait connu la période glorieuse des campings sauvages, quand un sac à dos rempli de prospectus était l'unique bureau du militant, le grand Ulis se laissait aller à savourer la petite musique de nuit qui jouait dans l'ascenseur.
Читать дальше