Il n'était pas question de s'incliner devant son arrogance et sa vulgarité.
On est allés dans la cage d'escalier. On leur a crié des insultes potelées, où l'on parlait de leurs pères et mères, qu'on associait à diverses positions avilissantes, inconnues du monde animal. J'y ai participé avec enthousiasme, ayant moi aussi dans la tête l'image exécrable de mes parents. Tantôt je les voyais vautrés dans le canapé du salon, à feuilleter avec leurs doigts en cul-de-poule un catalogue Cézanne, tantôt ils regardaient le Nouvel échiquier, le paternel fumait la pipe en se donnant des airs d'Abraham Lincoln, la maternelle reprisait mes pull-overs – infâmes spectacles de complaisance mini-bourgeoise, alors qu'il y avait tant de combats à mener.
Josas et Saint-Cyr, de leurs voix viriles, entraînées à hurler contre les forces de police, faisaient sursauter le papier peint.
Eux, embouteillés à leurs étages, nous renvoyaient des mots odorants, seulement je dois dire qu'ils manquaient de souffle. Il y avait une grande proportion de femmes chez les vaccins. Que voulez-vous, les femmes ont toujours eu un faible pour les causes nunuches, celles des enfants en particulier. Bref, leurs voix fluettes et haut perchées ne faisaient pas le poids. On les écrasait. C'était de bon augure pour le reste du conflit. À la fin de l'après-midi, même si Josas avait les cordes vocales fêlées, le moral resplendissait, on se croyait invincibles.
Pour fêter cet état d'esprit, Ulis a fait venir une caisse de limonade que l'on a dégustée en chantant des berceuses de guerre. Josas a sifflé le Pont de la rivière Kwai, puis on a entonné un Contre les viets, contre l'ennemi, où l'on a pris soin de remplacer “les viets” par “les q'cins”, diminutif d'Enfance et vaccin, car “viets” est une appellation péjorative, dégradante pour les hommes et les femmes du Viêt-nam. Et même si certains se trompaient parfois, car les paroles changeaient au gré de notre inspiration et de la quantité de bicarbonate dans le sang, le concert a été mémorable. Encore aujourd'hui, quand la mélancolie du temps qui passe me saisit, j'entends le chœur de bénévoles qui s'époumone dans la nuit:
“ Ô légionnaires,
le combat qui commence,
met dans nos â-a-meeuh
enthousiasme et vaillance!”
Quel vacarme ça a été…
La réalité de la guerre nous a rattrapés le lendemain. La mauvaise nouvelle est venue du parking.
Aux alentours de midi, Malabry est descendu chercher sa bicyclette pour aller manger. On l'a vu revenir avec des yeux excrânés. Il tenait une pompe à vélo amochée.
– Les vaccins ont bousillé mon Peugeot, pleurnichait-il.
– Quoi? comment? – on s'est agglutinés autour de lui.
Il faut rappeler qu'avant l'arrivée des vaccins, on avait le parking pour notre usage exclusif. On avait pris l'habitude de laisser les vélos près de la sortie, dans les rectangles destinés aux voitures. C'était mieux éclairé et l'on se sentait moins à l'étroit. Les vaccins, eux, venaient en voiture, pour la plupart.
Ce jour-là, ils ont voulu récupérer ce qu'ils considéraient comme leur territoire de droit (peut-on être aussi mesquin, franchement, alors qu'il y avait de la place à profusion) et ils ont poussé nos vélos jusqu'au coin le plus sombre, où de l'eau d'infiltration avait créé une mare artificielle. Vous pensez peut-être qu'ils les avaient pris un par un, au moins, pour ne pas abîmer les chromes, ou rayer le métal? Va mourir! Le vélo de Malabry avait été traîné sur de l'asphalte rugueux, des rayons étaient tordus, un pneu était à plat et la sonnette pendait comme une suppliciée. La sacoche, qui contenait des documents vitaux pour l'organisation de la Journée du vent, était imbibée d'eau.
– Un Peugeot tout neuf!
– Ah! les sarcomes!
– Le tout pour garer des voitures de beauf!
On était furieux.
Ulis a convoqué le conseil de sécurité. On a discuté des représailles que l'on était en droit d'effectuer. Celsa a pris la parole.
– Ne vous méprenez pas. Le parking est un endroit stratégique pour notre immeuble. De nombreuses lignes de soutien y passent (évacuation des eaux, compteur électrique, prise de
terre, etc.). N'oublions pas qu'il représente une deuxième entrée possible. On ne peut laisser le contrôle du parking aux vaccins sous le seul prétexte qu'ils ont des voitures. C'est parce qu'il avait négligé l'Afrique du Nord qu'Hitler a perdu la guerre.
– Nous aussi on pourrait avoir des voitures, a murmuré Malabry en regardant piteusement sa pompe amochée.
Les regards sombres des camarades l'ont vite rappelé aux réalités de la Foulée verte.
– Non, a confirmé Ulis. Nous avons des principes éthiques, nous. La voiture est l'ennemi du collectif des organismes vivants. Nous prendrons un autre chemin. Pour commencer, nous ferons du taï-chi-chuan.
Comme on sortait du bureau, Celsa m'a expliqué:
– Le taï-chi-chuan est une discipline où l'on maîtrise ses flux d'énergie. Pour être bio dans son corps. Tu verras, ça relaxe. On voit le monde positivement. On trouve une place dans le cosmos.
Les bénévoles se sont déployés dans le couloir. On s'est mis en rectangle, à deux coudées environ les uns des autres. De partout, on a entendu le craquement des articulations. J'observais attentivement les gestes des camarades expérimentés et j'essayais de les imiter.
Le taï-chi-chuan ressemble à de la danse sur place, mais sans autre musique que celle de l'harmonie du geste. Les mouvements se font au ralenti. Il est très difficile de ne pas perdre l'équilibre. Il faut penser à respirer et rester humble.
La première figure que l'on a faite s'appelait le “singe”. Il fallait repousser l'animal qui tentait de prendre place en nous, en le faisant fuir d'une rotation déliée du poignet. Ulis commandait.
– Va-t'en le singe!
Et en effet, au bout d'une dizaine de minutes de pratique, on sentait la souplesse arriver, une certaine maîtrise de soi, comme si l'on flottait entre faux plafond et moquette. Pour la première fois, j'ai eu l'impression d'accéder à mon alchimie intérieure.
Ulis nous a laissés souffler. Le deuxième mouvement s'appelait la “guêpe”. Et là, on est entrés dans le cœur du sujet.
– Josas, les clous!
Chacun a pris un clou de menuisier dans la main droite. Il fallait lever doucement le bras, un mouvement imperceptible, presque inexistant, jusqu'à ce que l'acier devînt une extension du corps, le dard de la guêpe. À cet instant, il était primordial d'éviter le péché d'orgueil. Ce n'était pas parce que l'on avait réussi ces quelques déplacements simples que l'on avait tout compris du taï-chi-chuan.
La guêpe était un mouvement d'inspiration guerrière, car aussitôt après, Ulis a crié:
– Et maintenant, au parking!
Nous sommes descendus, clous en main.
Il était une heure, les vaccins étaient sûrement au réfectoire, où ils mangeaient de la viande, ces primates, ce qui leur garantissait une digestion difficile, faite de bâillements et de transit ralenti, on ne risquait pas d'être surpris. Toutefois, pour ne prendre aucun risque, Ulis a fait poster une sentinelle aux abords de l'escalier. Il a ordonné:
– Neutralisez-moi la vidéo surveillance.
Aussitôt Saint-Cyr, qui était le plus grand d'entre nous, a déplié son bras et bouché la caméra avec un autocollant arc-en-ciel.
– En position!
Les pieds glissaient naturellement vers la voiture d'un vaccin. La mienne était une Roland-Garros minable.
J'ai plié les genoux. Me voici au ras de l'asphalte. Le pétrole du pneu m'a jaugé de son regard mat. Plus pour longtemps.
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