À Alma, j’imagine un autre enfant, celui dont on ne parlait pas. Sur une photo sépia, dans l’album d’Emmeline, je l’ai entrevu. Au milieu de tous ces enfants blonds au teint clair, tous ces petits Normands et Bretons au nom alsacien, il ressortait comme un étranger, un jeune métis au visage sérieux, joli, les traits fins, les sourcils bien arqués, vêtu d’un complet gris knickerbocker, chaussé de bottes cirées, le seul qui regardait droit l’objectif comme s’il cherchait à deviner l’avenir. Je me suis arrêté un instant sur lui, Emmeline m’a dit en persiflant : « Tu as vu quelque chose ? Je peux te prêter ma loupe ? » J’ai répondu que j’avais une vue suffisamment bonne pour m’en passer, et j’ai tourné la page. Mais j’ai su à cet instant que c’était lui, le Felsen maudit, le père du Dodo disparu, lui que j’avais cherché en vain dans tous ces lieux, à Alma, à Quatre Bornes, au cimetière Saint-Jean ou dans les rues de Port-Louis, près du bazar, et même au théâtre de Beau Bassin, dans le grand hall semblable à un palais de Jaipur, avec son parquet taché de noir par les gouttières, et dans un coin du mur, le vieux piano Hirschen sur lequel Emmeline jouait de temps à autre La Chevauchée des Walkyries et L’Après-midi d’un faune pour le ballet des petites créoles abandonnées.
« Parlez-moi des Felsen », ai-je dit doucement, et j’ai vu ses yeux gris troublés de larmes, mais c’est sans doute la cataracte. Elle n’a pas repris l’album. D’ailleurs elle connaît par cœur toutes les photos, toutes les images de première communion, c’est le seul luxe qu’elle a arraché à sa vie antérieure, l’autel des ancêtres et des contemporains (à son âge les contemporains sont déjà devenus des anciens), semblable à une tombe entre deux couvercles de cuir rouge vermoulu par l’humidité de Moka.
« Qu’est-ce que tu veux savoir ? Je ne peux rien te dire, c’était un secret, tout le monde savait mais il ne fallait pas en parler, tu sais comment c’est dans un petit pays, mon papa disait toujours : petit pays, petites gens… Nous ne parlions jamais d’eux, les Coup de ros, et le Dodo, c’était là, de l’autre côté des bambous, dans l’autre maison. » C’est étrange, sa voix s’étouffe, peut-être à cause d’Olga, la chanteuse, en train de fourrager dans la cuisine, elle fait exprès de se racler la gorge histoire de signaler que je ne suis pas le bienvenu, qu’elle attend mon départ, que nos confidences l’indisposent, comme si nous étions en train de comploter, de troubler sa paix. « Il y avait deux maisons », continue Emmeline, lentement, en détachant les mots. « Nous étions enfants, il y avait ces deux maisons, celle des bons Felsen, et l’autre, la rivale, celle des mauvais, nous n’y allions jamais, nous ne parlions jamais de ces gens, nous ne savions rien d’eux, le vieux Achab était revenu de son île, il avait une gouvernante anglaise qui s’occupait de son fils, le garçon a grandi tout seul, il ne se mêlait pas à nous, et un jour il est parti pour la France, il est devenu avocat, ou juge, je ne sais plus, il s’est mis là-bas avec sa chanteuse réunionnaise, une belle créole qu’il a ramenée dans ses bagages, Dodo est né quand j’étais déjà mariée, je ne l’ai pas vu grandir, je n’habitais plus là-bas, et puis sa femme est morte, c’était comme si elle n’avait jamais existé… Quand nous en parlions, nous chuchotions : elle, la Dame, j’ai entendu une fois son nom, Rani, mais je crois que c’était pour se moquer, comme si elle était vraiment une reine là-bas à La Réunion. Laroche, c’était bien son nom, les Felsen d’un côté, et Laroche de l’autre, on disait Laros, Coup de ros, c’était leur surnom, pour dire qu’ils ne valaient pas mieux qu’un coup de caillou, tu comprends, ce sont les langues de vipère de ce pays, toujours prêtes à murmurer. Nous n’allions jamais de l’autre côté, sauf pour désobéir, nous passions le fossé, c’était notre jeu, nous rampions dans l’herbe jusqu’à la haie de bambous, près de l’étang, et nous regardions la maison, ce n’était pas une grande belle maison comme celle de vous autres les Felsen d’en haut, une petite case plutôt, laide et sale, avec de gros volets marron toujours fermés, et la cour envahie par les mauvaises herbes, nous restions derrière les bambous à épier, mais personne ne se montrait, c’était un vaisseau fantôme… »
Bien sûr, ce n’est pas pour moi qu’Emmeline raconte, c’est pour faire naître le passé, un passé si lointain qu’il n’y a plus qu’elle qui s’en souvient, ce souffle léger qui vacille, petite flamme pâle prête à s’évanouir. Dehors, sur la route du Réduit, c’est l’heure des embouteillages, les klaxons s’énervent, montent, s’enrouent. Les oiseaux s’y mettent aussi, les martins jacassent pour couvrir le bruit des moteurs, et toujours Olga qui fourgonne, qui fulmine. Est-ce que j’entends bien ? La voix d’Emmeline tremble quand elle prononce ces mots : « la deuxième maison ». Puis quand elle raconte ce qu’elle n’a jamais dit, l’enfant du proscrit : « Dodo a grandi là, tout seul avec son père et la vieille Anglaise, on ne le voyait jamais, et quand son père est mort, il est parti sur les routes, il était devenu si laid, sans visage, il avait attrapé une maladie, on disait que c’était la lèpre, il se cachait loin de nous, il n’y avait que la vieille Artémisia, la fille de Yaya, elle avait sa case au bout de la route, juste devant les cannes, un jour les cochons du clan Armando l’ont pilée, Artémisia est morte de chagrin, et lui, Dodo, on ne l’a plus revu, mais son nom continuait, Dodo par-ci, Dodo par-là, il est devenu un mendigot, un traîne-misère, et nous aussi nous avons été tous chassés, renvoyés comme des rien du tout, nous sommes venus vivre de ce côté, dans ce vomissement, ton père est parti, il n’a pas fait la guerre parce qu’il n’avait pas l’âge, il a essayé de mentir sur son état civil mais on ne l’a pas pris, alors il a tout quitté pour étudier en France, il n’est jamais revenu, il l’avait dit, il a tenu parole, même quand je me suis mariée il n’est pas venu. »
Le couvercle de la tombe en cuir rouge s’est refermé et ne s’ouvrira plus. Je n’ai rien à demander, c’est une histoire qui va disparaître, il n’en restera rien, juste ces photos pâlies, et des images saintes tombées des vieux missels. C’est l’aube d’un temps ancien, elle allume l’horizon mais elle ne parvient pas à faire grandir le jour, c’est trop tard. J’ai pris la main d’Emmeline, sa main froide malgré la chaleur étouffante de la vieille maison sans ventilateur. Je m’en vais presque sans saluer, je marche à grandes enjambées, je pousse le loquet du portillon, et je pense qu’Olga est soulagée d’entendre le grincement de la serrure et le claquement du pêne sur le bois, je suis tout d’un coup dans le courant des autos et des camions, les klaxons me frôlent, les coups de frein, les cris des chauffards, et le nuage bleu des gaz d’échappement me fait suffoquer. Ce que le grand Tonio Ducasse appelle les « fumigènes ».
Derniers jours au paradis
Le ciel est devant moi, face au sud chaque nuit, mais je ne l’ai jamais regardé si longtemps, peut-être parce que je m’en vais, et que je veux imprimer chaque signe, chaque figure sur mes rétines. Après, je fermerai les yeux et chaque fois que j’en aurai besoin, les images apparaîtront, quel que soit le voile du réel, quelle que soit la circonstance de ma vie. C’est le zénith que j’emporte, le point aveugle vers lequel tout converge, et est-ce par hasard s’il est entouré de tous ceux que j’aime, Grus, Columba, Phoenix, Corvus, et l’oiseau sans nom qui trace une croix de son corps et de ses ailes, dardé vers le sud absolu ? Mais celui que je guette (à peine entrevu, entre des nuages légers, fondu dans la galaxie), cet oiseau étrange, entre Pavo et Phoenix, debout sur la queue de l’Hydre et tournant le dos au serpent lacté, Pica Indica, en qui je n’ai pas de mal à reconnaître mon vieil ami, celui que j’ai chassé en vain durant ces derniers mois, avec son gros corps musculeux, ses moignons d’ailes, ses pieds d’éléphant et son rostre aigu en lame de faux, son crâne chauve de vieux dur à cuire, le vogel , l’oiseau de nausée, mon vieux dodo.
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