Mais elle avait contourné le monticule en courant à toute vitesse et elle était déjà presque sur le seuil de la porte. Le compagnon qu’on lui avait désigné ne prit pas la peine de faire mine de l’escorter; il s’esquiva par la route et disparut.
– Mr Heathcliff, c’est très mal, continuai-je. Vous savez fort bien que vos intentions ne sont pas bonnes. Elle va rencontrer Linton, elle racontera tout dès que nous serons rentrées, et c’est sur moi que retombera le blâme.
– Je désire qu’elle voie Linton, répondit-il. Il a meilleur aspect depuis quelques jours; il n’arrive pas souvent qu’il soit présentable. Nous la persuaderons facilement de tenir sa visite secrète. Où est le mal là-dedans?
– Le mal est que je m’attirerai l’animosité de son père s’il découvre que je l’ai laissée entrer dans votre maison; et je suis convaincue que vous avez de mauvais desseins en l’y poussant.
– Mon dessein est aussi honnête que possible. Je vais vous l’exposer en entier: c’est que les deux cousins puissent s’éprendre l’un de l’autre et s’épousent. J’agis généreusement envers votre maître: son rejeton n’a pas d’espérances et, si elle entre dans mes vues, elle en aura aussitôt, puisqu’elle partagera avec Linton les droits à ma succession.
– Si Linton mourait, et sa vie est bien incertaine, Catherine serait l’héritière.
– Non, elle ne le serait pas. Il n’y a dans le testament aucune clause qui l’établisse; les biens de mon fils me reviendraient. Mais, pour prévenir les disputes, je désire leur union et suis résolu à la réaliser.
– Et moi, je suis résolue à ne plus jamais la laisser approcher de chez vous, répliquai-je comme nous atteignions la barrière, où Miss Cathy nous attendait.
Heathcliff me dit de me tenir tranquille et, nous précédant dans le chemin, se hâta d’ouvrir la porte. Ma jeune maîtresse lui lançait de fréquents regards, comme si elle ne savait trop que penser de lui; mais il souriait quand il rencontrait ses yeux et adoucissait la voix en lui parlant. J’étais assez folle pour m’imaginer que la mémoire de sa mère pouvait l’empêcher de lui vouloir du mal. Linton était devant la cheminée. Il avait été se promener dans les champs, car il avait sa casquette sur la tête et il appelait Joseph pour se faire apporter des souliers secs. Il était devenu grand pour son âge: il s’en fallait de quelques mois qu’il eût seize ans. Ses traits étaient restés jolis, ses yeux et son teint plus brillants que je n’en avais le souvenir, mais seulement d’un éclat passager dû à la salubrité de l’air et à l’influence du soleil.
– Eh bien! qui est-ce là? demanda Mr Heathcliff en se tournant vers Cathy. Pouvez-vous me le dire?
– Votre fils? dit-elle après les avoir examinés tous deux alternativement d’un air de doute.
– Oui, oui. Mais est-ce la première fois que vous le voyez? Ah! vous avez la mémoire bien courte. Linton, te rappelles-tu ta cousine, que tu nous tourmentais tant pour revoir?
– Quoi! Linton! s’écria Cathy dont le visage s’illumina d’une surprise joyeuse à ce nom. Est-ce là le petit Linton? Il est plus grand que moi! Êtes-vous vraiment Linton?
Le jeune homme s’avança et l’assura qu’elle ne se trompait pas. Elle l’embrassa de bon cœur et tous deux considérèrent avec surprise le changement que le temps avait apporté dans leur apparence. Catherine avait atteint toute sa croissance; ses formes étaient à la fois pleines et élancées, ses muscles avaient l’élasticité de l’acier et son aspect général étincelait de santé et de vie. Les regards et les mouvements de Linton étaient languissants, son corps extrêmement grêle, mais il y avait dans ses manières une grâce qui tempérait ses imperfections et qui faisait qu’il n’était pas déplaisant. Après avoir échangé avec lui de nombreuses marques d’affection, sa cousine se dirigea vers Mr Heathcliff, qui était resté près de la porte, partageant son attention entre ce qui se passait au dedans et ce qui se passait au dehors; ou plutôt, feignant de partager son attention, mais, en réalité, n’observant que les deux jeunes gens.
– Ainsi, vous êtes mon oncle! s’écria-t-elle en se haussant pour l’embrasser. Il me semblait que je vous aimais, bien que vous m’eussiez mal accueillie au début. Pourquoi ne venez-vous pas à la Grange avec Linton? C’est bizarre de vivre depuis tant d’années si près de nous, sans être jamais venu nous voir. Pourquoi?
– Je suis venu à la Grange une ou deux fois de trop, avant votre naissance. Bon, bon… au diable! Si vous avez des baisers disponibles, donnez-les à Linton; sur moi, ils sont perdus.
– Méchante Hélène! s’écria Catherine, se précipitant vers moi pour me submerger sous un flot de caresses. Vilaine Hélène, qui a essayé de m’empêcher d’entrer! Mais à l’avenir je ferai cette promenade tous les matins: le permettrez-vous, mon oncle? Et quelquefois j’amènerai papa. Ne serez-vous pas content de nous voir?
– Certainement, répondit l’oncle avec une grimace à peine contenue, qui témoignait de sa profonde aversion pour les deux visiteurs en question. Mais attendez, continua-t-il en se tournant vers la jeune fille. Maintenant que j’y pense, il vaut mieux que je vous le dise: Mr Linton a une prévention contre moi. Nous nous sommes querellés, à une certaine période de notre existence, avec une férocité peu chrétienne; dites-lui que vous êtes venue ici, et il vous interdira complètement toute visite. Il ne faut donc pas que vous en parliez, pour peu que vous vous souciiez de revoir votre cousin par la suite; vous pouvez venir, si vous voulez, mais n’en parlez pas.
– Pourquoi vous êtes-vous querellés? demanda Catherine, très décontenancée.
– Il m’a trouvé trop pauvre pour épouser sa sœur et s’est fâché que j’en aie obtenu la main; son orgueil était blessé et il ne me le pardonnera jamais.
– C’est mal! Un jour ou l’autre, je le lui dirai. Mais Linton et moi n’avons rien à voir dans votre querelle. S’il en est ainsi, je ne viendrai pas ici; c’est lui qui viendra à la Grange.
– Ce sera trop loin pour moi, murmura Linton; faire quatre milles à pied me tuerait. Non, venez ici, Miss Catherine, de temps à autre; pas tous les matins, mais une ou deux fois par semaine.
Le père lança sur son fils un regard d’amer mépris.
– Je crains, Nelly, de perdre ma peine, me dit-il à voix basse. Miss Catherine, comme l’appelle ce niais, s’apercevra de ce qu’il vaut et l’enverra au diable. Ah! s’il se fût agi de Hareton!… Savez-vous que, vingt fois par jour, j’envie Hareton, tout dégradé qu’il est? J’aurais aimé ce garçon, s’il eût été un autre. Mais je ne crois pas qu’il y ait de danger que cette petite fille, elle, s’éprenne de lui; et si cet être pitoyable ne se démène pas un peu vivement, je lui susciterai un rival en la personne de Hareton. Nous estimons que Linton vivra au plus jusqu’à dix-huit ans. Oh! la peste soit de l’insipide animal! Le voilà occupé à se sécher les pieds, et il ne la regarde même pas. Linton!
– Oui, mon père.
– N’as-tu rien à montrer à ta cousine nulle part? Pas même un terrier de lapins ou de belettes? Emmène-là dans le jardin, avant de changer de chaussures; et aux écuries voir ton cheval.
– Ne préféreriez-vous pas rester ici? demanda Linton en s’adressant à Cathy sur un ton qui exprimait sa répugnance à bouger.
– Je ne sais pas, répondit-elle en jetant un regard d’envie vers la porte: elle avait visiblement un vif désir de remuer.
Il resta assis et se rapprocha encore du feu. Heathcliff se leva, alla à la cuisine, et de là dans la cour, appelant Hareton. Hareton répondit et bientôt tous deux rentrèrent. Le jeune homme venait de se laver comme on pouvait s’en rendre compte au brillant de ses joues et de ses cheveux humides.
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