Emily Brontë - Les Hauts De Hurle-Vent

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Les Hauts de Hurle-vent sont des terres situées au sommet d'une colline et balayées par les vents du nord. La famille Earnshaw y vivait, heureuse, jusqu'à ce qu'en 1771, M. Earnshaw adopte un jeune bohémien de 6 ans, Heathcliff. Ce dernier va attirer le malheur sur cette famille. Dès le début, Hindley, le fils de Earnshaw éprouve une profonde haine pour cet intrus. À la mort de son vieux bienfaiteur, Heathcliff doit subir la rancoeur de Hindley, devenu maître du domaine. Humilié par sa condition subalterne, Heathcliff, qui pourtant aime passionnément Catherine, la soeur de Hindley, jure de se venger. Sa fureur est décuplée lorsque Catherine, au tempérament aussi passionné que le sien, épouse le riche Edgar Linton…

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Les cloches de la chapelle de Gimmerton retentissaient encore; le bruit du ruisseau qui coulait moelleusement à pleins bords dans la vallée venait caresser l’oreille, et remplaçait agréablement le murmure encore absent du feuillage estival qui, autour de la Grange, étouffe la musique de l’eau quand les arbres ont revêtu leur parure. À Hurle-Vent, on entendait toujours cette musique dans les jours calmes qui suivaient un grand dégel ou une période de pluie continue. Et c’est à Hurle-Vent que Catherine pensait en écoutant: si tant est qu’elle pensât ou qu’elle écoutât, car elle avait ce vague et lointain regard dont j’ai déjà parlé, qui n’exprimait aucune perception des choses matérielles ni par l’oreille ni par les yeux.

– Voici une lettre pour vous, Mrs Linton, dis-je en lui plaçant doucement la lettre dans la main qui était appuyée sur son genou. Il faut la lire tout à l’heure, car elle demande une réponse. Dois-je rompre le cachet?

– Oui, répondit-elle sans détourner les yeux.

Je l’ouvris. C’était un très court billet.

– Maintenant, continuai-je, lisez.

Elle retira la main et laissa tomber le papier. Je le replaçai sur ses genoux et attendis qu’il lui plût d’y jeter les yeux; mais à la fin, comme elle ne bougeait pas, je repris:

– Dois-je le lire moi-même, madame? C’est de Mr Heathcliff.

Elle tressaillit; il semblait que la mémoire lui revînt confusément et qu’elle luttât pour ressaisir ses idées. Elle souleva la lettre et parut la parcourir; quand elle arriva à la signature, elle soupira. Pourtant je vis qu’elle n’en avait pas saisi le sens, car, lorsque je manifestai le désir de connaître sa réponse, elle me montra simplement du doigt le nom et tourna vers moi des yeux ardents, désolés et interrogateurs.

– Eh bien! il voudrait vous voir, dis-je, devinant qu’elle avait besoin d’un interprète. Il est dans le jardin en ce moment, impatient de savoir quelle réponse je lui apporterai.

Tout en parlant, j’observais un grand chien couché au soleil sur l’herbe. L’animal dressa les oreilles comme s’il allait aboyer, puis les laissa retomber et indiqua, en remuant la queue, l’approche de quelqu’un qu’il ne considérait pas comme un étranger. Mrs Linton se pencha et écouta en retenant sa respiration. Une minute après, un pas traversa le vestibule. La maison ouverte était pour Heathcliff une tentation trop forte pour qu’il y résistât; vraisemblablement, il avait supposé que j’étais tentée d’éluder ma promesse et s’était résolu à se fier à son audace. Le regard de Catherine était ardemment tendu vers l’entrée de la chambre. Comme il ne trouvait pas aussitôt la pièce où nous nous tenions, elle me fit signe de le faire entrer. Mais, avant que j’eusse gagné la porte, il franchissait le seuil: en une ou deux enjambées il était près d’elle et la tenait dans ses bras.

Il ne dit rien et ne relâcha pas son étreinte durant près de cinq minutes; pendant ce temps il lui prodigua plus de baisers qu’il n’en avait donné de toute sa vie, je crois bien. Mais c’était ma maîtresse qui lui avait donné le premier, et je vis clairement qu’une véritable angoisse l’empêchait presque de la regarder en face. Dès l’instant qu’il l’avait aperçue, il avait été saisi, comme je l’étais moi-même, de la conviction qu’il n’y avait plus pour elle d’espoir de jamais se rétablir… que sûrement elle était condamnée.

– Oh! Cathy! Oh! ma vie: comment pourrai-je supporter cette épreuve?

Tels furent ses premiers mots, prononcés sur un ton qui ne cherchait pas à déguiser son désespoir. Puis il la regarda avec une ardeur telle que je crus que l’intensité même de ce regard amènerait des larmes dans ses yeux; mais ils brûlaient d’angoisse et restaient secs.

– Eh! quoi? dit Catherine en retombant dans son fauteuil et lui opposant tout à coup un front assombri: son humeur tournait au vent de ses caprices constamment changeants. Edgar et vous m’avez brisé le cœur, Heathcliff! Et tous deux vous venez vous lamenter auprès de moi, comme si c’était vous qui étiez à plaindre! Je ne vous plaindrai pas, certes non. Vous m’avez tuée… et cela vous a réussi, il me semble. Que vous êtes robuste! Combien d’années comptez-vous vivre encore après que je serai partie?

Heathcliff avait mis un genou en terre pour l’embrasser. Il voulut se lever, mais elle le saisit par les cheveux et le maintint.

– Je voudrais pouvoir vous retenir, continua-t-elle avec amertume, jusqu’à ce que nous soyons morts tous les deux! Que m’importerait ce que vous souffririez? Vos souffrances me sont indifférentes. Pourquoi ne souffririez-vous pas? Je souffre bien, moi? M’oublierez-vous? Serez-vous heureux quand je serai sous terre? Direz-vous, dans vingt ans d’ici: «Voilà la tombe de Catherine Earnshaw. Je l’ai aimée, il y a longtemps, et j’ai été bien misérable quand je l’ai perdue; mais c’est fini. J’en ai aimé bien d’autres depuis; mes enfants me sont plus chers qu’elle ne m’était chère et, quand je mourrai, je ne me réjouirai pas d’aller la retrouver, je m’affligerai de les quitter.» Est-ce là ce que vous direz, Heathcliff?

– Ne me torturez pas pour me rendre aussi insensé que vous-même, s’écria-t-il en dégageant sa tête et en grinçant des dents.

Ces deux êtres, pour un spectateur de sang-froid, formaient un tableau étrange et terrible. Catherine avait vraiment sujet de croire que le ciel serait pour elle un lieu d’exil si, avec sa dépouille mortelle, elle ne perdait aussi son caractère moral. Son visage blanc reflétait une rancune furieuse, ses lèvres étaient exsangues et son œil scintillait; elle gardait dans ses doigts crispés quelques mèches des cheveux qu’elle avait tenus. Quant à son compagnon, en s’aidant d’une main pour se relever, il lui avait, de l’autre, pris le bras; et la douceur dont il disposait était si peu proportionnée à ce qu’exigeait l’état de Catherine que, quand il la lâcha, je vis quatre marques bleues très distinctes sur sa peau décolorée.

– Êtes-vous possédée du démon, poursuivit-il avec sauvagerie, pour me parler ainsi quand vous êtes mourante? Songez-vous que toutes ces paroles resteront imprimées en lettres de feu dans ma mémoire et me rongeront éternellement quand vous m’aurez quitté? Vous savez que vous mentez quand vous dites que je vous ai tuée; et, Catherine, vous savez que j’oublierais mon existence avant de vous oublier! Ne suffit-il pas à votre infernal égoïsme que je me torde dans les tourments de l’enfer quand vous reposerez en paix?

– Je ne reposerai pas en paix, dit Catherine, rappelée au sentiment de sa faiblesse physique par les sursauts violents et irréguliers de son cœur, qu’on voyait et qu’on entendait battre sous l’influence de son agitation extrême.

Elle n’ajouta rien jusqu’à ce que la crise fût passée, puis elle poursuivit, plus doucement:

– Je ne vous souhaite pas de tortures plus grandes que les miennes, Heathcliff. Je souhaite seulement que nous ne soyons jamais séparés. Si le souvenir de mes paroles devait vous désoler plus tard, pensez que sous terre je ressentirai la même désolation et, pour l’amour de moi, pardonnez-moi! Venez ici et agenouillez-vous encore! Vous ne m’avez jamais fait de mal de votre vie. Allons, si vous me gardez rancune, ce sera un souvenir plus cruel que celui de mes paroles un peu dures! Ne voulez-vous pas revenir près de moi? Venez!

Heathcliff s’approcha du dossier de son fauteuil et se pencha par-dessus, mais pas assez pour lui laisser voir son visage, qui était livide d’émotion. Elle se retourna pour le regarder; il ne lui en laissa pas le temps. S’éloignant brusquement, il se dirigea vers la cheminée, devant laquelle il resta debout, silencieux et nous tournant le dos. Mrs Linton le suivait d’un œil soupçonneux: chacun de ses mouvements éveillait en elle un sentiment nouveau. Après l’avoir longtemps considéré, elle reprit, en s’adressant à moi avec un accent de désappointement indigné:

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