Quels sont les maris qui oseraient aujourd’hui parler ainsi ? Il est vrai que dans le monde élégant et raffiné, bon nombre d’époux indifférents et sceptiques ferment les yeux et vivent de leur côté. Le ménage est en partie double ; il n’en va que mieux. La vengeance brutale est devenue bien rare ; les procès en séparation dénouent les situations trop difficiles, en attendant le divorce.
Dans le peuple, on retrouve, à part quelques violences de passionnés, la même indifférence tranquille. Les extrêmes se touchent, dit-on. L’homme de la nature, avec son seul instinct, n’a point encore les susceptibilités que créent chez nous les conventions passées à l’état de religions ; de même que chez le raffiné, devenu sceptique, les croyances à mille choses sont usées. Quiconque vit, par hasard, quelque temps au milieu du peuple reste abasourdi de la promiscuité des ménages, où l’inceste est presque aussi fréquent que l’adultère.
Rapprochons cela de ce que les mémoires secrets nous racontent de Louis XV et du mot, rapporté par Mme de Rémusat, de Napoléon Ier à sa mère : « Eh ! Ma mère, est-ce que votre morale est faite pour des hommes comme moi ? » Si ce ne sont point les paroles textuelles, c’est au moins le sens exact.
Dans la bourgeoisie moyenne, au contraire, tout cela change. L’adultère tout aussi fréquent, est beaucoup plus grave ; le drame est au bout des liaisons d’amour ; les maris attardés, à embuscades et à revolvers, se trouvent bien plus fréquemment que dans la classe au-dessus et dans la classe au-dessous.
Mais c’est aussi dans la bourgeoisie moyenne qu’on rencontre le plus souvent ces étonnants ménages à trois qui ont toujours fait et feront toujours la stupéfaction et la joie des spectateurs.
Et toujours l’éternel doute se produit. Le mari est-il complice, témoin timide et désolé, ou invraisemblablement aveugle ?
De tous les problèmes de la vie, celui des ménages à trois est le plus difficile à démêler. Si le mari est complice ? Quelle ignominie monstrueuse ! Que ne s’en va-t-il, s’il est témoin timide et désolé ? Quelle faiblesse, quelle résignation dans l’abjection ! S’il est aveugle ? Quelle incompréhensible stupidité ! L’autre, enfin, est installé dans le ménage en maître, il accompagne partout leur femme, lui donne le bras en public, tandis que le titulaire porte les manteaux. Il mange à leur table tous les jours ; le concierge seul pourrait dire à quelle heure il s’en va et à quelle heure il arrive. Et le mari lui serre la main ! Ils ont l’air de s’entendre, de se comprendre, de s’aimer ! Et la femme, ce sphinx, reste impénétrable, entre les deux. Et pourtant on ne peut douter.
Cette étrange et fréquente situation a été mise spirituellement à la scène. Le mari alors était supposé aveugle. D’autres fois elle a été traitée dramatiquement. Mais a-t-elle jamais été observée dans sa simplicité compliquée, dans son audace éhontée et inconsciente ? A-t-on jamais cherché à voir bien nettement ce qui se passe dans ces trois cœurs ; par suite de quelle convention tacite et inconcevable ces trois êtres ont accepté les uns vis-à-vis des autres leur anormale situation, qu’ils semblent supporter, du reste, avec cordialité, bonne humeur et sérénité, pour la plus grande satisfaction de ces singuliers contractants ?
Et voici où me paraît être l’intérêt puissant de l’œuvre nouvelle que commence aujourd’hui Le Gaulois.
À qui la faute
(Le Gaulois, 25 janvier 1882)
Relisons ,admirable farce de Rabelais :
« Soubdain je ne sçay comment, le cas feut subit, je n’eu le loisir le consydérer, Panurge, sans autre chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bellant. Tous les autres moutons, crians et bellans en pareille intonation, commencèrent soy jecter et saulter en mer après, à la file. La foulle estoit à qui saulteroit après leur compagnon. Possible n’estoit les en guarder. Comme vous savez estre du mouton le naturel tous jours suivre le premier, quelque part qu’il aille ».
On pourrait toujours dire, en cette dernière phrase :
« Comme vous savez être du Français le naturel, etc. »
Voici en effet des choses bien étonnantes qui font en ce moment grand bruit.
Un innombrable troupeau de moutons à deux pieds, qu’on appelle les hommes d’affaires, vient de disparaître dans le flot de la spéculation. Tous sont noyés. Le berger (qu’il soit Bontoux ou Dindenault) a bien essayé de les retenir ; peine perdue ! Ils l’ont entraîné dedans le lac. Et rien n’est plus.
C’est à la France seule qu’il appartient de jouer ces prodigieuses comédies.
L’affaire présente est particulièrement instructive. Au nom d’une religion dont le « tout-Paris spéculant » se soucie assurément moins « qu’un poisson d’une pomme » – pour emprunter l’image inexacte du grand poète, – on a commencé une soi-disant guerre aux juifs sur une valeur nouvelle portant un drapeau de ralliement.
Au moyen d’agissements habiles, cette valeur a gravi des sommets fantastiques. Alors tous les porteurs de titres ont été invraisemblablement millionnaires ; ils ont racheté d’autres titres encore, dans la naïve croyance que ces petits morceaux de papier colorié continueraient à représenter un fabuleux numéraire. Et soudain, je ne sais pourquoi, le petit papier a perdu tout son prix. Et tout le monde a été ruiné, même ceux qui n’avaient rien. – Voilà.
J’avoue qu’il y a dans ces mots : affaires de Bourse, spéculation, un mystère impénétrable pour mon esprit. Quant on achète des actions de chemins de fer ou de la Rente, c’est simple comme bonjour. La prospérité de l’entreprise ou celle des affaires publiques règlent les bénéfices. Rien de moins compliqué.
Mais on devient fou quand on veut se représenter comment une entreprise inconnue, qui demande l’argent du public pour des spéculations inavouées, dissimulées derrière un prétexte honnête, une entreprise qui représente un capital connu et limité, des bénéfices problématiques et des dangers de perte incontestables, peut, dans un coup de folie des agioteurs, atteindre à des taux fabuleux.
Les opérations sont fictives, les bénéfices sont fictifs, la valeur est fictive, c’est une simple convention ; tout est fictif, et le premier venu se trouve fictivement riche à milliards, pour se trouver très réellement sans le sou quelques jours après.
Or, la débâcle des temps derniers était prévue, annoncée depuis des mois, on la voyait ; on la sentait venir ; elle était inévitable comme l’hiver après l’été. Cela n’a point empêché tout le monde d’y être pris. – Moutons de Panurge !
Mais où la farce devient inénarrablement drôle, c’est à la question de payement. Les enrichis d’hier, qui sont les ruinés d’aujourd’hui, n’étant millionnaires que fictivement, c’est-à-dire grâce au petit papier qui valait tant et ne vaut plus rien, se trouvent aussi fictivement ruinés ; c’est-à-dire qu’ils ne peuvent pas payer. Quel tableau de féerie : Le Royaume du Fictif ! On y verrait l’ombre d’un actionnaire de l’ombre de la Timbale verser l’ombre d’un milliard à l’ombre d’un banquier israélite.
Et nous entendrons bientôt des conversations comme celle-ci : « Je viens de gagner quarante millions à la Bourse ; prêtez-moi donc quarante sous pour aller dîner. » Ou bien ceci : « Oh ! Mon cher, quel désastre ; je viens de perdre en deux heures huit cents millions. » Et l’ami confident s’effondrera, sans réfléchir que, du moment qu’on ne paye pas, il est absolument indifférent de perdre huit cents millions ou deux cents francs.
Ce que je ne comprends pas du tout, par exemple, c’est le résultat de cette débâcle pour la prospérité générale. Car on a employé ces grands mots. Or voici des milliards perdus, o~ bien ils sont en d’autres poches : alors que nous importe ? Ou bien ils étaient fictifs : alors pourquoi ces cris ?
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