Zola travaille au milieu d’une pièce démesurément grande et haute, qu’un vitrage, donnant sur la plaine, éclaire dans toute sa largeur. Et cet immense cabinet est aussi tendu d’immenses tapisseries, encombré de meubles de tous les temps et de tous les pays. Des armures du Moyen Age, authentiques ou non, voisinent avec d’étonnants meubles japonais et de gracieux objets du XVIIIe siècle. La cheminée monumentale, flanquée de deux bonshommes de pierre, pourrait brûler un chêne en un jour ; et la corniche est dorée à plein or, et chaque meuble est surchargé de bibelots. Et pourtant Zola n’est point collectionneur : il semble acheter pour acheter, un peu pêle-mêle, au hasard de sa fantaisie excitée, suivant les caprices de son œil, la séduction des formes ou de la couleur, sans s’inquiéter, comme Goncourt, des origines authentiques et de la valeur incontestable.
Gustave Flaubert, au contraire, avait la haine du bibelot, jugeant cette manie niaise et puérile. Chez lui on ne rencontrait aucun de ces objets qu’on nomme « curiosités – antiquités », ou « objets d’art ». A Paris, son cabinet tendu de perse manquait de ce charme enveloppant qu’ont les lieux habités avec amour et ornés avec passion. Dans sa campagne de Croisset, la vaste pièce de cet acharné travailleur n’était tapissée que de livres. Puis, de place en place, quelques souvenirs de voyages ou d’amitié, rien de plus.
Les psychologistes n’auraient-ils point là un curieux sujet d’observation ?
Je n’ai point la prétention de faire en ce court article une étude sur Zola, l’homme, sa vie, son œuvre. La chose est faite, d’ailleurs, et va paraître incessamment. Un de ses plus intimes amis, Paul Alexis, a réuni en un petit volume tout ce qu’il sait (et il sait tout) du maître naturaliste. J’ai voulu seulement esquisser en quelques lignes la silhouette de ce grand et si curieux écrivain, au moment où Le Gaulois va publier son œuvre nouvelle, Pot-Bouille, le roman qu’il a mis le plus de temps à faire, et celui qui, dans le système qu’il semble avoir adopté des contrastes de livre à livre, doit être le roman calme, après cet éclatant roman Nana.
Les causeurs
(Le Gaulois, 20 janvier 1882)
Je lisais ceci, dernièrement, dans les lettres intimes de Berlioz qui viennent d’être publiées : « Je vis, depuis mon retour d’Italie, au milieu du monde le plus prosaïque, le plus desséchant. Malgré mes supplications de n’en rien faire, on se plaît, on s’obstine à me parler sans cesse musique, art, haute poésie ; ces gens-là emploient ces termes avec le plus grand sang-froid ; on dirait qu’ils parlent vin, femmes, émeute ou autres cochonneries. Mon beau-frère surtout, qui est d’une loquacité effrayante, me tue. Je sens que je suis isolé de tout ce monde par mes pensées, par mes passions, par mes amours, par mes haines, par mes mépris, par ma tête, par mon cœur, par tout ».
Cette violente et superbe boutade pourrait s’appliquer à tous ou du moins à presque tous les salons d’aujourd’hui, tant la conversation y est banale, courante, odieuse, toute faite, monotone, à la portée de chaque imbécile. Cela coule, coule des lèvres, des petites lèvres des femmes qu’un pli gracieux retrousse, des lèvres barbues des hommes qu’un bout de ruban rouge à la boutonnière semble indiquer intelligents. Cela coule sans fin, écœurant, bête à faire pleurer, sans une variante, sans un éclat, sans une saillie, sans une fusée d’esprit.
On parle, en effet, musique, art, haute poésie. Or il serait cent millions de fois plus intéressant d’entendre un charcutier parler boudin avec compétence, que d’écouter les messieurs corrects et les femmes du monde en visite ouvrir leur robinet à banalités sur les seules choses grandes et belles qui soient. Croyez-vous qu’ils pensent à ce qu’ils disent, ces gens ? Qu’ils fassent l’effort de descendre au fond de ce dont ils s’entretiennent, d’en pénétrer le sens mystérieux ? Non ! Ils répètent tout ce qu’il est d’usage de répéter sur ce sujet. Voilà tout. Aussi je déclare qu’il faut un courage surhumain, une dose de patience à toute épreuve et une bien sereine indifférence en tout pour aller aujourd’hui dans ce qu’on appelle le monde, et subir avec un visage souriant les bavardages ineptes qu’on entend à propos de tout.
Quelques maisons, bien entendu, font exception, mais elles sont rares, très rares.
Je ne prétends point assurément que chacun puisse, dans le premier salon venu, parler poésie avec l’autorité de Victor Hugo, musique avec la compétence de Saint-Saëns, peinture avec le savoir de Bonnat ; qu’on doive dégager, dans une causerie de dix minutes, le sens philosophique du moindre événement, pénétrer cet « au-delà » de la chose même qui en fait le charme, qui constitue la séduction profonde d’une œuvre d’art, et qui élargit jusqu’à l’infini tout sujet qu’on aborde. Non. Il faut savoir s’abstenir de traiter légèrement les grandes questions ; mais il faudrait, pour que les salons actuels, fussent abordables, qu’on sût au moins causer !
Causer ! Qu’est cela ? Causer, madame, c’était jadis l’art d’être homme ou femme du monde ; l’art de ne paraître jamais ennuyeux, de savoir tout dire avec intérêt, de plaire avec n’importe quoi, de séduire avec rien du tout. Aujourd’hui on parle, on raconte, on chipote, on potine, on cancane, on ne cause plus, on ne cause jamais. L’ardent musicien que je citais s’écrie : « On dirait qu’ils parlent vin, femmes, émeute ou autres cochonneries ». – Eh bien, savoir causer, c’est savoir parler vin, femmes, émeute et... autres balivernes, sans que rien soit... ce que dit Berlioz.
Comment définir le vif effleurement des choses par les mots, ce jeu de raquette avec des paroles souples, cette espèce de sourire léger des idées que doit être la causerie ? On s’embourbe aujourd’hui dans le racontage. Chacun raconte à son tour des choses personnelles, ennuyeuses et longues, qui n’intéressent aucun voisin. Remarquez-le, sur vingt personnes qui parlent, dix-neuf parlent d’elles-mêmes, narrent des événements qui leur sont arrivés, et cela lentement, laissant l’esprit retomber après chaque mot, la pensée des auditeurs bâiller entre chaque phrase, de telle sorte qu’on a toujours envie de leur dire : « Mais taisez-vous donc, laissez-moi au moins rêver tranquillement ».
Et puis toujours la conversation se traîne sur les choses banales du jour ou de la veille ; jamais plus elle ne s’envole d’un coup d’ailes pour se percher sur une idée, une simple idée, et, de là, sauter sur une autre, puis sur une autre.
J’ai souvent entendu Gustave Flaubert dire (et cette observation m’a paru d’une singulière et profonde vérité) : « Quand on écoute causer les hommes, on reconnaît les esprits supérieurs à ceci : c’est que sans cesse ils vont du fait à l’idée générale, élargissant toujours, dégageant une sorte de loi, ne prenant jamais un événement que comme tremplin ».
C’est ce que font les philosophes, les historiens, les moralistes. C’est ce que faisaient, toute proportion gardée, les charmants causeurs du siècle dernier. Ils jabotaient avec des idées bien plus qu’avec des faits divers. Aujourd’hui tout est fait divers. Quand on arrête, par hasard, dans un salon, l’écoulement des phrases toutes préparées, des idées reçues et des opinions adoptées, c’est pour narrer, sans commentaires spirituels d’ailleurs, quelque aventure d’alcôve ou de coulisse.
Il ne reste maintenant que des monologueurs. Ceux-là sont des malins. Comprenant que personne ne pourrait leur donner la réplique, l’art de causer étant disparu, ils sont devenus des espèces de conférenciers pour dîners et soirées. On les connaît, on les cite, on les invite. L’Académie en compte même plusieurs en son sein. Celui-ci opère surtout en tête-à-tête, celui-là préfère la galerie. Ils ont leurs sujets préparés, leurs tiroirs à bavardage, leurs arguments, leurs ficelles.
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