Pendant les premiers jours, nous avions traversé des plaines où l’on retrouvait encore, par places, des touffes d’herbe séchée, une sorte de paille hachée menu, cuite par six mois de soleil sans une goutté de pluie tombée du ciel. Là-dedans erraient des troupeaux. Tantôt c’étaient des armées de moutons de la couleur du sable. Tantôt à l’horizon se profilaient des bêtes singulières, que la distance faisait petite leur dos en bosse, leur grand cou recourbé, leur allure lente, pour des bandes de hauts dindons.
Puis, en approchant, on reconnaissait des chameaux, avec leur ventre gonflé des deux côtés comme un double ballon, comme une outre démesurée, leur ventre qui contient jusqu’à soixante litres d’eau. Eux aussi avaient la couleur du désert, comme tous les êtres nés dans ces solitudes jaunes, Le lion, l’hyène, le chacal, le crapaud, le lézard, le scorpion, l’homme lui-même prennent là toutes les nuances du sol calciné, depuis le roux brûlant des dunes mouvantes jusqu’au gris pierreux des montagnes. Et la petite alouette des plaines est si pareille à la poussière de terre, qu’on la voit seulement quand elle s’envole.
Puis on ne rencontra plus même de petits oiseaux. Il n’y avait pas un puits, pas une source, pas une goutte d’eau, à deux cents kilomètres autour de nous. Cinq cents mètres en avant de notre petite troupe, un cavalier servant de guide nous dirigeait à travers la morne et toute droite solitude. Pendant dix minutes, il allait au pas, immobile sur la selle, et chantant, en sa langue, une chanson traînante, avec ces rythmes étranges de là-bas. Nous imitions son allure. Puis soudain il partait au trot, à peine secoué, son grand burnous voltigeant, le corps d’aplomb, debout sur les étriers. Et nous partions derrière lui, jusqu’au moment où il s’arrêtait pour reprendre un train plus doux.
Je demandai à mon voisin :
Comment peut-il nous conduire à travers ces espaces nus, sans points de repère ?
Il me répondit.
— Quand il n’y aurait que les os des chameaux.
En effet, de quart d’heure en quart d’heure, nous rencontrions quelque ossement énorme rongé par les bêtes, cuit par le soleil, tout blanc, tachant le sable. C’était parfois un morceau de jambe, parfois un morceau de mâchoire, parfois un bout de colonne vertébrale.
— D’où viennent tous ces débris, demandai-je.
Mon voisin répliqua :
— Les caravanes laissent en route chaque animal qui ne peut plus suivre ; et les chacals n’emportent pas tout.
Et pendant plusieurs journées nous avons continué ce voyage monotone, derrière le même Arabe, dans le même ordre, toujours à cheval, presque sans parler.
Or, un après-midi, comme nous devions, au soir, atteindre une oasis, j’aperçus, très loin devant nous, une masse brune, grossie d’ailleurs par le mirage, et dont la forme m’étonna. A notre approche, deux vautours s’envolèrent. C’était une charogne encore baveuse, malgré la chaleur, vernie par le sang pourri. La poitrine seule restait, les membres ayant été sans doute emportés par les voraces mangeurs de morts.
— Une caravane nous précède, dit le lieutenant.
Quelques heures après, on entrait dans une sorte de ravin, de défilé, fournaise effroyable, aux rochers dentelés comme des scies, pointus, rageurs, révoltés, semble-t-il, contre ce ciel impitoyablement féroce. Un autre corps gisait là. Un chacal s’enfuit qui le dévorait. Puis, au moment où l’on débouchait de nouveau dans une plaine, une masse grise, étendue devant nous, remua, et lentement, au bout d’un cou démesuré, je vis se dresser la tête d’un chameau agonisant. Il était là, sur le flanc, depuis deux ou trois jours peut-être, mourant de fatigue et de soif. Ses longs membres qu’on aurait dit briscaillés, inertes, mêlés, gisaient sur le sol de feu. Et, lui, nous entendant venir, avait levé sa tête, comme un phare. Son front rongé par l’inexorable soleil n’était qu’une plaie, coulait ; et son œil résigné nous suivit. Il ne poussa pas un gémissement, ne fit pas un effort pour se lever ; on eût cru qu’il savait ; que, ayant déjà vu mourir ainsi beaucoup de ses frères dans ses longs voyages à travers les solitudes, il connaissait bien l’inclémence des hommes. C’était son tour, voilà tout. Nous passâmes. Or, m’étant retourné longtemps après, j’aperçus encore, dressé sur le sable, le grand col de la bête abandonnée regardant jusqu’à la fin s’enfoncer à l’horizon les derniers vivants qu’elle dut voir.
Une autre fois, ce fut un chien, tapi contre un roc, la gueule ouverte, les crocs luisants, incapable de remuer une patte, l’œil tendu sur deux vautours qui, près de là, épluchaient leurs plumes en attendant sa mort. Il était tellement obsédé par la terreur des bêtes patientes, avides de sa chair, qu’il ne tourna pas la tête, qu’il ne sentit pas les pierres qu’un spahi lui lançait en passant.
Une autre fois, ce fut un homme foudroyé sur la route par un coup de soleil. On le porta jusqu’au caravansérail (c’était en Kabylie) et on le laissa mourir sur une botte de paille, à l’ombre d’un mur.
Mais jamais, jamais, je n’ai eu le cœur aussi profondément remué qu’à la vue du triste chameau laissé derrière nous dans le désert.
Choses du jour
(Le Gaulois, 28 décembre 1881)
Les journaux semblent avoir envisagé déjà toutes les conséquences du procès Roustan-Rochefort. Il en est une, cependant, à laquelle ils n’ont point songé : c’est que le verdict du jury rend indispensable le remplacement immédiat de tout notre personnel diplomatique, auquel devra succéder un personnel nouveau, élevé selon d’autres principes.
Les vieilles règles de l’habileté internationale viennent d’être bouleversées de fond en comble par le jugement des quelques bourgeois chargés de sonder la conduite de notre ministre à Tunis. On affirme même qu’une vingtaine de secrétaires d’ambassade ont déjà donné leur démission, ou demandé par télégraphe des instructions détaillées et précises à leurs supérieurs.
Que vont répondre ceux-ci ?
La question est fort difficile.
Jusqu’ici, quand un jeune homme voulait entrer dans la carrière diplomatique, il devait, avant tout, remplir les conditions suivantes :
Être beau garçon ;
Noble autant que possible ;
Riche ;
Avoir l’habitude des salons ;
Savoir causer avec les femmes ; et séduire, oh ! Séduire !
Le reste importait moins. Il faisait son stage au ministère.
Là on lui apprenait surtout à saluer. Ce salut des attachés d’ambassade (le même pour tous les peuples), est une des choses les plus difficiles à exécuter qui soient au monde.
On s’avance fièrement d’abord vers la personne à qui s’adresse l’hommage. Puis on s’arrête d’un mouvement brusque, les jambes droites, les pieds rassemblés, le claque tenu par les deux mains sur le ventre ; et, soudain, le torse entier, depuis le point où il finit jusqu’au sommet du crâne, s’abaisse d’un seul morceau, de façon que le corps forme un angle absolument droit, et que l’être salué, s’il est assis, se trouve avoir le nez tout contre le sommet, soit poli, soit chevelu, de la tête inclinée.
On se redresse aussitôt sans faire semblant d’avoir vu celui ou celle qu’on a honoré ainsi, et l’on s’en va d’un air indifférent.
Cela n’a l’air de rien, n’est-ce pas ? Eh bien, j’en sais peu qui l’exécutent en perfection, cette inclination savante.
Quand un jeune apprenti ambassadeur sait accomplir absolument bien cette manœuvre, son avenir s’annonce magnifique. En un mot le fond du sac de la rouerie politique à l’étranger est : séduire, plaire, capter. Le bataillon d’élite de nos représentants se recrutait exclusivement parmi les mondains, et parmi les mondains raffinés. Au moment de leur départ, le ministre des affaires étrangères, se penchant à leur oreille, leur confiait ces fameuses instructions secrètes dont tout envoyé ordinaire ou extraordinaire est dépositaire. Ces instructions, les voici en quatre mots : « Tout par les femmes ». Ce que le diplomate traduit quelquefois par : « Tout pour les femmes ».
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