Dans ce « certain monde » on n’entend parler que d’assauts, de provocations, de témoins échangés, de rencontres passées ou prochaines. Je me demande quelquefois avec inquiétude combien de « cadavres » ces gens doivent avoir dans leur existence pour qu’on en déterre si fréquemment derrière eux. Car enfin on ne se bat pas pour rien. Si l’on se bat, c’est qu’on a été insulté, et quand on est insulté, c’est, la moitié du temps, parce qu’on l’a mérité. Un homme irréprochable ne va pas souvent sur le pré, comme on dit.
J’excepte, bien entendu, les hommes qui ont un tempérament batailleur. La nature les a faits ainsi. Nous ne pouvons rien contre elle.
Reste à savoir si les gens doués d’un tempérament batailleur sont doués aussi des qualités qui font les hommes supérieurs. Cela est douteux. Ceux qu’on appelle les fines lames sont quelquefois de fins esprits, rarement ou jamais de grands esprits.
La raison en est bien simple. Quand un homme passe son existence dans le travail, il ne peut pas la passer en même temps dans les salles d’armes. Quand un homme porte en son cœur une éternelle préoccupation de science ou d’art, il ne s’inquiète guère des histoires de femme, de Bourse, de vanité, ou de politique personnelle, qui amènent chaque jour le transpercement d’un bras nouveau.
Il est encore un genre de duel devant lequel je m’incline, c’est le duel industriel ; le duel pour la réclame ; le duel entre journalistes.
Quand le tirage d’un journal commence à baisser, un des rédacteurs se dévoue et, dans un article virulent, insulte un confrère quelconque. L’autre réplique. Le public s’arrête comme devant une baraque de bateleurs. Et un duel a lieu, dont on parle dans les salons.
Ce procédé a cela d’excellent qu’il rendra de plus en plus inutile l’emploi de rédacteurs écrivant le français. Il suffira d’être fort aux armes. M. Veuillot, qui se servait mieux de sa plume que beaucoup d’autres, agissait tout autrement, il est vrai. Que voulez-vous ? Tout le monde n’a pas assez d’esprit pour laisser au visage de ses adversaires des traces ineffaçables d’ironie, car les blessures d’une épée se cicatrisent plus vite que celles d’une plume. Si on n’a pas l’Esprit qui tue, on se contente du bras. N’importe ! Quand deux hommes nourrissent la prétention, peu légitime, il est vrai, d’appartenir à la profession de Voltaire et de Beaumarchais, quand ils ont aux mains l’arme toute-puissante, l’arme féroce qui abat les ministres, détrône les rois, déracine les monarchies, crève les superstitions, il est infiniment drôle de voir ces spadassins de la phrase s’injurier comme des portefaix, jeter leur encrier, et dégainer des flamberges à la façon des soudards sans orthographe.
Vraiment l’insulte entre journalistes est un moyen trop facile de se passer de talent !
Qu’on n’aille point conclure de là que je méprise l’escrime, art subtil et charmant, auquel je ne reconnais qu’un tort, celui de manger bien des heures tous les jours, des heures perdues pour l’esprit.
L’escrime a encore un autre point faible : celui d’établir une disproportion de chances entre le bretteur désœuvré qui cherche querelle à tout propos, et l’honnête homme à qui le temps manque pour s’exercer aux armes, et qui se trouve à sa première affaire insulté et embroché sans savoir pourquoi ni comment.
Si l’escrime n’était qu’un exercice comme l’équitation, le trapèze ou la natation, il serait sans rival, car il demande de la force, de la grâce, une patiente étude, une infinie souplesse et autant de rapidité dans la pensée que dans la main.
Quant à moi, malgré le séduisant plaidoyer de mon confrère le baron de Vaux en faveur de l’art qu’il adore, et malgré l’intérêt de cette galerie écrite : Les Hommes d’Épée, dont on a déjà parlé ici, je tiens pour des exercices plus pratiques : la savate et la natation. Et comme il reste toujours en nous du sauvage, du vieil esprit féroce de nos pères, un besoin de lutte, de force déployée et d’ivresse du corps aux heures de danger, je ne connais point de joie plus véhémente que de se battre avec la vague qui roule, hurle, vous étreint, vous rejette et vous reprend. Et je ne sais point de triomphe plus délicieux qu’après avoir bravé cette bête furieuse à la crinière d’écume, la mer.
Et si vous avez du courage à revendre, il y a par les rues assez de chevaux emportés, de chiens enragés, de malfaiteurs embusqués, d’incendies où meurent des femmes et des enfants ; assez de gens tombent dans la Seine, pour vous donner des occasions fréquentes d’exercer votre bravoure.
Un duel en sauvetage en vaudrait bien un autre ; mais on s’y risquerait un peu plus.
Deuxième barbe
(Gil Blas, 9 décembre 1881)
La montagne en travail enfante une souris ! La grossesse de Figaro, qui avait donné à la France les plus riantes espérances, n’a pas produit davantage.
Le triste barbier, dans quelques lignes troussées à sa façon, commence par déplorer que « certains concurrents en aient vraiment pris trop à leur aise, et lui aient envoyé des élucubrations écrites, dirait-on, sur le coin d’une table de café, et qui indiquent de la part des auteurs une naïveté ou un sans-gêne extraordinaire. »
Parbleu, les cinq cents francs avaient tenté sans doute quelques citoyens retours de la Nouvelle. Tu ne peux cependant pas leur demander de mettre des gants pour t’écrire, ô barbier !
Puis voici : « Quelques articles gais par-ci par-là, mais presque tous trop gais et tombant dans la pornographie. »
Comment ! On a osé envoyer rue Drouot des articles pornographiques ! Oh !... Au fait, je comprends, et l’explication est bien simple : ce sont les messieurs et dames de la Petite Correspondance qui, à titre d’abonnés et de collaborateurs anonymes, se sont crus autorisés à concourir ! Il fallait les prévenir qu’ils n’étaient pas admis, naïf commerçant !
Puis encore : « Il nous a paru que les articles envoyés se désintéressaient trop, non seulement de l’événement et de la babiole du jour – ce que d’ailleurs rend difficile la périodicité du concours – mais de la discussion des idées ambiantes ou des personnalités en vue. » Ouais ! Qu’est-ce que je t’avais dit ? Si tu m’avais consulté, tu n’aurais pas fait ce pas de clerc !
Nous arrivons à l’article couronné, qui, je le reconnais volontiers, n’est pas sans mérite. Il est, parait-il, d’un jeune homme. Cela m’étonne. Il sent le vieux, le vieux ! Il a une sorte de grâce d’académicien et, si on me l’avait fait lire sans nommer l’auteur, je l’aurais attribué à M. Manuel, ce professeur, le futur vainqueur de Coppée et Sully Prudhomme, ces poètes.
Oui, je retrouve là-dedans la manière bonassement attendrie des Ouvriers, la mièvre sentimentalité, la larme au coin de l’œil, la Jenny l’ouvrière poétique mariée à un rustre. Je vous dis que cela sent l’Académie à plein nez. L’homme devant son litre m’a rappelé les deux vers surprenants du candidat aux palmes immortelles :
L’absinthe, ce poison couleur de vert-de-gris
Qui vous rend idiot sans qu’on soit jamais gris.
Pourtant le début est gentil, avec une vague tendance vers l’école moderne : « Elle remonte vite, très ÉMOTIONNÉE... ce n’est rien, ça va passer... ça lui a porté un coup dans l’estomac, ses jambes s’en allaient. »
Mais pourquoi parler de dragons devant la porte de l’Institut ? On croirait qu’on a voulu passer un rossignol de l’Empire !
Puis d’autres concurrents sont nommés, pas connus ou du moins insensiblement appréciés. D’où je conclus que tous les hommes arrivés, d’un talent éprouvé et d’une réputation faite, se sont abstenus, ainsi que je l’avais prévu. Quel four, mon vieux ! Non, vraiment. Tu ferais mieux d’aller sonner aux portes des hommes de lettres, dont tu connais si bien les adresses, que de leur faire « psitt, psitt », de ta fenêtre à lanterne.
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