J’ai dit : de l’égoïsme furieux. Or, cela devient bientôt de l’égoïsme féroce. Attendez.
Quand l’un des deux amants a déroulé jusqu’au bout la bobine de sa tendresse, il casse le fil, et s’en va, sans davantage s’occuper de l’autre, dont il a plein le dos, comme on dit improprement, et il cherche une passion nouvelle. Est-ce de l’égoïsme ou du désintéressement, cela ?
Mais que fait l’autre, aimant toujours ? Il devient ce qu’on appelle vulgairement un crampon ; et sans trêve, sans pitié, sans répit il s’attache au fuyard. Alors commence cette exaspérante persécution de la passion non partagée, les scènes, l’espionnage, les poursuites en voiture, la jalousie acharnée qui arme la main d’un couteau, d’un revolver ou d’une fiole de vitriol.
C’est là peut-être de l’abnégation et du désintéressement ?
C’est la frénésie de l’égoïsme.
Oui, madame ; si l’amour était le dévouement, à partir du jour où vous ne vous sentiriez plus aimée, vous sacrifieriez votre bonheur à celui de votre infidèle ; et au lieu de le traiter d’ingrat (en quoi ingrat ?) de traître (pourquoi traître ?) de lâche (à quel sujet, lâche ?) et de mille autres noms aussi injustes, vous lui diriez : « Puisque vous préférez une autre femme, que vous espérez être plus heureux avec elle, soyez libre ; car, moi, je ne désire que votre bonheur ! »
Agir ainsi serait peut-être un peu bête ; mais cela constituerait assurément ce qu’on appelle de la grandeur d’âme et de l’abnégation.
Dépoétisons sans repos.
Quel sentiment plus utile au pays que le patriotisme ? En est-il un plus élevé, plus noble ? Eh bien, moralisateurs scientifiques, allez-vous enseigner aux enfants cette phrase d’un plus grands penseurs vivants, d’un des hommes que, certes, vous ne renierez pas : Herbert Spencer : – « Le patriotisme est pour la nation ce qu’est l’égoïsme pour l’individu. Il a même racine et produit les mêmes biens accompagnés des mêmes maux. »
J’ai entendu dernièrement un homme de grande réputation, parlant morale, dire ceci : « Toute la morale laïque est contenue dans cette phrase : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit. » C’est là l’origine de la loi, le principe de toute charité, la règle des rapports sociaux, la mesure de nos actions, la limite de la personnalité permise. Cela répond à tout.
J’y consens, mais en creusant ce précepte si magnifique on arrive à se convaincre qu’il constitue un habile tour de passe-passe. Ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fit, c’est l’idéalisation de l’égoïsme.
Une morale scientifique ou philosophique ? Mais la philosophie, qui est la science des phénomènes de l’esprit, n’est-elle pas la négation de la morale, puisqu’elle nous enseigne (le nierez-vous ?) ses fluctuations, ses métamorphoses, ses incessantes et radicales contradictions ?
Alors allez-vous enseigner l’égoïsme comme principe de toute action ou inventer un nouveau vêtement pour cacher la nudité de nos actes ? Plus logique, un intransigeant disait : « Je supprime la morale. »
Or que serait la vie sans l’art, sans peinture, lettres, musique, sans l’élégance des femmes, l’esprit, la grâce, sans les palais, les marbres travaillés, l’ordonnance superbe des grandes villes, sans le voile de poésie à travers lequel nous apparaissent toutes les choses que nous aimons ?
La morale est à l’honnêteté ce que l’art est à la vie.
La pitié
(Le Gaulois, 28 décembre 1881)
M. le docteur de Cyon publiait dernièrement ici même une étude sur la vivisection et sur le ridicule attendrissement qui fait s’indigner les bonnes âmes devant les travaux cruels des physiologistes expérimentateurs. J’ai entendu dire souvent, depuis que cette question remue de nouveau l’opinion : « Cela devrait être défendu de martyriser ainsi les bêtes au nom d’une science féroce et souvent impuissante. » Or il ne serait pas difficile de citer les immenses résultats obtenus déjà au bénéfice de l’humanité. Le public, n’en percevant pas les avantages immédiats, les méconnaît. Simple ignorance de sa part. Mais, puisque nous avons une telle provision de commisération à dépenser, on la pourrait mieux employer.
Il est un misérable animal dont la vie entière n’est qu’un martyre, un horrible martyre, dont toutes les heures douloureuses sont données à notre service ; qui ne connaît aucun repos, aucune gaieté, aucune gambade libre, aucun répit dans son effroyable existence de coups reçus, de fatigues torturantes, de labeur violent, incessant, meurtrier, que nous voyons dans les rues, saignant sous le collier qui le déchire, avec des plaies hideuses aux flancs, Les jambes déformées par des travaux trop durs, geignant, râlant dans les rudes montées, sous les coups de lanière et de manche de fouet. C’est le cheval. Et nous trouvons naturel l’horrible sort de cette lamentable bête parce que du matin au soir sa souffrance nous est utile. Nous passons, le cœur tranquille, devant ces régiments de squelettes attachés à ces boîtes en sapin nommées fiacres ; nous contribuons, par les gros pourboires pour les courses rapides, à hâter l’agonie de ce forçat du brancard. Et, quand nous voyons ces victimes de notre odieuse indifférence abattues sur le pavé, soufflant d’angoisse, l’œil navrant, les jambes inertes, nous nous arrêtons à regarder comme devant un spectacle plein d’intérêt. Eh bien, puisqu’il se trouve des gens pour demander une loi contre les vivisecteurs, ne s’en trouve-t-il pas d’autres qui demanderont, réclameront, au nom de la pitié pour les bêtes que nous sacrifions férocement à nos besoins, que tout cheval ait droit à un mois de prairie chaque année, comme les employés ont droit au dimanche ?
Cela va paraître absurde. Ça ne l’est pas autant que cet attendrissement déplacé pour des chiens qui sont moins martyrisés dans les laboratoires que les chevaux dans les rues, et qui, en tout cas, seraient le lendemain affreusement massacrés à la fourrière.
Nous confondons presque toujours la sensiblerie avec la sensibilité. Pour saisir dans la vie même le secret vivant de nos infirmités, on sacrifie quelques bêtes condamnées à la mort, et nous hurlons. Puis quand, pour satisfaire on ne sait quelles ambitions, on ne sait quels antiques préjugés de gloire et de vanité nationale, on envoie des milliers d’hommes combattre et mourir sur la terre inféconde d’Afrique, nous trouvons cela simple et naturel. La mort de ces bêtes nous est utile ; celle de ces enfants français ne nous servira de rien ; nous nous indignons de l’une ; nous nous inclinons devant l’autre. Qu’est-ce donc qu’on appelle la Raison ?
La commisération pour les bêtes est d’ailleurs un des sentiments les plus respectables qui soient. Elle est, de plus, la marque certaine des civilisations avancées. Le paysan confine à la brute ; son cœur est dur aux animaux, sa main féroce. Les charretiers, ces sortes d’êtres à la jambe traînante, qui savent à peine parler, parce qu’ils ne pensent pas, assomment leurs chevaux lorsque ceux-ci sont impuissants à traîner de trop lourds fardeaux. Le peuple des villes est charitable aux bêtes. Je viens de nommer l’Afrique. C’est la terre de l’indifférence pour toute souffrance, du mépris de la vie, du stoïcisme odieux. J’ai ressenti là une des plus fortes émotions de pitié qu’on puisse avoir. L’image ineffaçable de cette courte et simple vision d’une bête agonisante me poursuit depuis lors, me hante ; et je revois tout, le paysage, la place, les moindres détails de cette scène qui m’a remué presque jusqu’aux moelles.
Depuis deux semaines nous parcourions à cheval d’immenses espaces de terre brûlée ; couchant sous la tente dans le voisinage des douars, puis repartant avant le soleil levé.
Читать дальше
Конец ознакомительного отрывка
Купить книгу