Quelques-unes de celles-là dominent l’histoire du monde, répandent sur leur siècle un charme poétique et troublant. Mais si nous subissons de loin la grâce disparue de celles qui ont vécu, si nous sommes presque amoureux d’elles encore à travers les âges, comme Victor Cousin le fut de Mme de Longueville, combien davantage nous passionnent celles qu’ont rêvées et créées les poètes.
Autrefois, les adorables vivantes dont la beauté nous émeut de si loin s’appelaient Cléopâtre, Aspasie, Phryné, Ninon de Lenclos, Marion Delorme, Mme de Pompadour, etc.
Et quand nous pensons à ces mortes charmantes, à celles de l’histoire ancienne, vêtues d’étoffes flottantes, à celles du. Moyen Age coiffées du grand hennin et que Michelet nous montre « graves dans la sécurité du péché », à celles qui firent si galante la cour de nos rois, nous murmurons, émus malgré nous, la si triste et si douce ballade de Villon :
« Dictes-moi où, ne en quel pays,
Est Flora la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ?
Echo parlant quant bruyt on maine
Dessus rivière, ou sus estan ;
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ? […]
[…]La Royne Blanche comme ung lys,
Qui chantoit à voix de sirène ;
Berthe au grand pied, Biétris, Allys,
Harembouges, qui tint le Mayne
Et Jehanne la bonne Lorraine
Qu’Angloys bruslèrent à Rouen ;
Où sont-ilz, Vierge Souveraine ?...
Mais où sont les neiges d’antan ? »
II
Mais si l’histoire des peuples est embellie par quelques figures de femmes qui rayonnent comme des étoiles, l’histoire de la pensée humaine, de la pensée artiste, est éclairée aussi par quelques images féminines rêvées parles écrivains, dessinées par les peintres ou taillées dans le marbre par les sculpteurs.
Le corps de la Vénus de Milo, la tête de la Joconde, la figure de Manon Lescaut hantent notre âme et l’émeuvent, et vivront toujours dans le cœur de l’homme, et troubleront toujours tous les artistes, tous les songeurs, tous ceux qui désirent et poursuivent une forme entrevue et insaisissable. Les écrivains nous ont laissé seulement trois ou quatre de ces types de grâce qu’il nous semble avoir connus, qui vivent en nous comme des souvenirs, de ces visions si palpables qu’elles ont l’air de réalités.
D’abord, c’est Didon, la femme qui aime dans la maturité de son âge, avec toute l’ardeur de son sang, toute la violence des désirs, toute la fièvre des caresses. Elle est sensuelle, emportée, exaltée, avec une bouche où frémissent des baisers qui mordent quelquefois, avec des bras toujours ouverts pour enlacer, des yeux hardis qui demandent l’étreinte, dont la flamme est impudique.
C’est Juliette, la jeune fille chez qui s’éveille l’amour, l’amour déjà brûlant, chaste encore, qui brise et tue déjà.
C’est Virginie, plus candide, plus naïve, divinement pure, aperçue là-bas, dans cette île verte. Elle fait rêver, elle fait pleurer, celle-là, elle n’éveille aucun désir brutal. C’est la vierge et martyre de l’amour poétique.
Puis voici Manon Lescaut, plus vraiment femme que toutes les autres, naïvement rouée, perfide, aimante, troublante, spirituelle, redoutable et charmante.
En cette figure si pleine de séduction et d’instinctive perfidie, l’écrivain semble avoir incarné tout ce qu’if y a de plus gentil, de plus entraînant et de plus infâme dans l’être féminin. Manon, c’est la femme tout entière, telle qu’elle a toujours été, telle qu’elle est, et telle qu’elle sera toujours.
Ne retrouvons-nous point en elle l’Ève du paradis perdu, l’éternelle et rusée et naïve tentatrice, qui ne distingue jamais le bien du mal, et entraîne par la seule puissance de sa bouche et de ses yeux l’homme faible et fort, le mâle éternel.
Adam, d’après la légende ingénieuse de l’Écriture, mange la pomme que lui présente sa compagne. Des Grieux, dès qu’il a rencontré cette fille irrésistible, devient sans le savoir, sans le comprendre, par la seule contagion de l’âme féminine, par le seul contact de la nature dépravante de Manon, un fripon, un gredin, l’associé presque inconscient de cette inconsciente et délicieuse gredine.
Sait-il ce qu’il fait ? Non. La caresse de cette femme a troublé ses yeux et engourdi son âme. Il le sait si peu, il agit avec tant de sincérité, que nous ne sentons plus nous-mêmes l’infamie naïve de ses actes ; nous subissons comme lui la grâce entraînante de Manon, comme lui nous l’aimons, nous aurions trompé comme lui peut-être !
Nous le comprenons, nous ne nous indignons plus ainsi que nous le ferions pour un autre, nous l’absolvons presque, nous lui pardonnons assurément à cause d’elle, parce que nous nous sentons faibles aussi devant cette image ravissante, devant cette unique évocation de la créature d’amour.
Et c’est une chose étrange à remarquer que l’indulgence si complète du lecteur en face des actions honteuses du chevalier Des Grieux et de sa perfide maîtresse.
C’est qu’aucune création artiste n’a jamais parlé plus fortement aux sens de l’homme que cette exquise drôlesse dont le charme subtil et malsain semble s’échapper comme une odeur légère et presque insaisissable de toutes les pages de ce livre admirable, de chaque phrase, de chaque mot qui parle d’elle. Et comme elle est sincère, pourtant, cette gueuse, sincère dans ses roueries, franche dans ses infamies. Des Grieux nous la montre lui-même en quelques lignes qui contiennent plus de la femme que la plupart des gros romans ayant des prétentions à la psychologie : – « Jamais fille n’eut moins d’attachement qu’elle pour l’argent, mais elle ne pouvait être tranquille un moment avec la crainte d’en manquer. Elle n’eût jamais voulu toucher un sou si l’on pouvait se divertir sans qu’il en coûte. Elle ne s’informait pas même quel était le fond de nos richesses... Mais c’était une chose si nécessaire pour elle d’être ainsi occupée par le plaisir qu’il n’y avait pas le moindre fond à faire sans cela sur son honneur et sur ses inclinations. »
Combien de femmes sont racontées jusqu’au fond du cœur par ces courtes phrases !
Mais son frère, qui calcule et compte, a découvert un financier qu’il met en relations avec sa sueur. Elle accepte avec bonheur la fortune qui lui vient ainsi et elle écrit à Des Grieux, dans toute la sincérité, dans toute la naïve infamie de son cœur : « Je travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. » C’est une bête d’amour, une bête aux instincts rusés à qui manque radicalement toute délicatesse ou plutôt toute pudeur de sentiments. Elle aime pourtant, elle aime « son chevalier », mais de quelle étrange façon, avec quelle inconscience de fille. Comme elle a trouvé le luxe, la richesse, tout le bien-être dans la maison et dans la tendresse d’un autre, elle craint que Des Grieux s’ennuie et lui envoie, pour le distraire, une fillette au baiser facile ; puis elle s’étonne qu’il n’en ait point voulu, car elle n’a jamais compris l’amour véhément de cet homme. « C’était sincèrement que je souhaitais qu’elle pût servir à vous désennuyer quelques moments, car la fidélité que je souhaite de vous est celle du cœur. » Et quand le chevalier suit, éperdu, la charrette qui emporte sa maîtresse, elle ne parvient pas à comprendre quelle puissance inconnue attache ce, misérable à ses pas, elle qui trouvait si simple de l’abandonner aux heures de pauvreté, elle pour qui l’argent et l’amour n’étaient au fond qu’une seule et même chose.
C’est par ces traits subtils et si profondément humains que l’abbé Prévost a fait de Manon Lescaut une inimitable création. Cette fille diverse, complexe, changeante, sincère, odieuse et adorable, pleine d’inexplicables mouvements de cœur, d’incompréhensibles sentiments, de calculs bizarres et de naïveté criminelle, n’est-elle pas admirablement vraie ? Comme elle diffère des modèles de vice ou de vertu présentés sans complications, par les romanciers sentimentalistes, qui imaginent des types invariables, sans comprendre que l’homme a toujours d’innombrables faces.
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