On entre dans un beau vestibule et on aperçoit à droite dans la salle à manger d’exquises tapisseries du dernier siècle. Puis on monte. Les appartements du premier sont fermés. Ils enferment les collections chinoise et japonaise, et la bibliothèque du patron, plus une partie des dessins, pastels, gouaches, peintures de Watteau, Van Loo, Boucher, Fragonard, etc., etc., qui font unique dans Paris cette demeure d’artiste.
Au second étage, une porte s’ouvre. Les murs sont tendus d’étoffe rouge qu’éclairent des lampes voilées, dont la clarté douce semble plutôt un reflet qu’une lumière.
Le maître vient, la main tendue, souriant et grave. Il n’a point changé depuis dix ans. Il semble immuable. Il a toujours cet air hautain et bienveillant qui m’avait frappé jadis.
Une douzaine d’hommes debout ou assis causent doucement. On les reconnaît un à un dans la demi-ombre de la pièce. Les dimanches de Goncourt semblent plus calmes que les dimanches de Flaubert. Voici Daudet, un peu pâle encore, car il vient d’être malade. Il parle à mi-voix, plus gai et plus spirituel que jamais. Il parle des gens et des choses avec cette malice méridionale qui prend dans sa voix une saveur incomparable. Sa manière de voir la vie, les êtres et les événements colore d’une exquise façon tout ce qu’il dit.
Dans un coin Huysmans, l’étonnant écrivain d’A Rebours, Bonnetain, qui revient du Japon, Abel Hermant, qu’on félicite pour ce livre singulier, bizarre, œuvre d’artiste et d’observateur minutieux : La Mission de Cruchod, les deux Caze, Robert, grand, maigre, pâle et brun, figure de grand caractère, Jules, plus blond, portant longs ses cheveux, un peu selon la mode oubliée des poètes parnassiens, regardent des images japonaises rapportées par Bonnetain.
Céard plus loin cause avec Charpentier, Alexis et Robert de Bonnières. Hérédia parle de vers avec le comte Primoli, Toudouze écoute. Et Goncourt va d’un groupe à l’autre, se mêle à toutes les causeries, revient s’asseoir, allume une cigarette, se relève, montre des bibelots admirables, des dessins de vieux maîtres, des terres de Clodion.
Puis l’on s’en va lorsqu’arrivent six heures, en se disant : « A dimanche. »
Et voilà, certes, mon cher, ce qu’on peut voir de plus intéressant à Paris, en ce moment.
L’Arétin
(Gil Blas, 8 décembre 1885)
Les gens qui ne savent pas grand-chose, c’est-à-dire les neuf dixièmes de la société dite intelligente, rougissent d’indignation quand on prononce ce seul mot, l’Arétin. Pour eux l’Arétin est une espèce de marquis italien qui a rédigé, en trente-deux articles, le code de la luxure. On prononce son nom tout bas ; on dit : « Vous savez, le Traité de l’Arétin. » Et on s’imagine que ce fameux traité traîne sur les cheminées des maisons de débauche, qu’il est consulté par les vicieux comme le code Napoléon par les magistrats et qu’il révèle de ces choses abominables qui font juger à huis clos certains procès de mœurs.
D’autres, plus simples encore, se figurent que l’Arétin était un peintre à qui on doit ces petites images impures que des gens mal vêtus nous proposent, le soir, dans les rues, sous forme de cartes transparentes.
Détrompons quelques-uns de ces naïfs. Pierre l’Arétin fut tout simplement un journaliste, un journaliste italien du XVIe siècle, un grand homme, un admirable sceptique, un prodigieux contempteur de rois, le plus surprenant des aventuriers, qui sut jouer, en maître artiste, de toutes les faiblesses, de tous les vices, de tous les ridicules de l’humanité, un parvenu de génie doué de toutes les qualités natives qui permettent à un être de faire son chemin par tous les moyens, d’obtenir tous les succès, et d’être redouté, loué et respecté à l’égal d’un Dieu, malgré les audaces les plus éhontées.
Ce compatriote de Machiavel et des Borgia semble être le type vivant de Panurge qui réunit en lui toutes les bassesses et toutes les ruses, mais qui possède à un tel point l’art d’utiliser ces défauts répugnants qu’il impose le respect et commande l’admiration.
J’ai dit que l’Arétin fut un journaliste, ainsi que le constate l’historien Cantu, par l’analyse de ses œuvres qui ne sont, en effet, pour la plupart, que des articles de journal, des pamphlets, des écrits au jour le jour, des polémiques de presse, des portraits. L’influence de cet écrivain n’en fut pas moins plus étendue que celle de n’importe quel poète ; et sa renommée plus grande que celle des plus célèbres artistes.
Ses commencements furent misérables et honteux.
Né d’une fille dans l’hôpital d’Arezzo, il débuta dans cette ville par des satires violentes qui le firent chasser en peu de temps. Il vint alors à Rome à pied, s’engagea comme valet chez Augustin Chigi, le protecteur de Raphaël, et quitta bientôt cette maison après y avoir commis des indélicatesses. Il se fit alors capucin, puis voleur, puis insulteur de tout ce qui était puissant et riche. Il attaquait brutalement, avec une impudence sans borne et une audace irrésistible. Ayant acquis promptement la connaissance des hommes, sachant bien que l’hypocrisie est presque toujours la seule vertu des plus respectés, que tous ont des vices et que tous ont peur du scandale, il se dit qu’en bravant tout on pouvait arriver à tout. Libertin à l’excès, étalant son libertinage, il osait écrire : « Moi, je ne sais ni danser ni chanter, mais faire l’amour comme un âne. » Prodiguant les outrages dans un style emporté, puissant, brûlant, il plut à quelques grands seigneurs, qui le patronnèrent dans le monde.
Mais comme il savait louer aussi bien qu’insulter, il flatta Léon X, ainsi qu’il fallait pour lui plaire, puis se présenta devant lui avec un bel habit qu’il avait escroqué, en reçut une poignée de ducats, et conquit de la même façon Julien de Médicis.
Dès lors, sa fortune devint surprenante.
Les princes l’appelaient à eux, le flattaient, le couvraient de présents autant par désir de ses éloges que par terreur de ses attaques.
Les évêques à leur tour le recherchèrent, lui envoyant des bijoux, des habits de satin pour le parer, et de l’or pour ses plaisirs.
Les mœurs de cette époque troublée et magnifique étaient telles qu’on peut à peine se les figurer aujourd’hui. Ainsi Pierre l’Arétin, ayant fait seize sonnets pour décrire seize attitudes voluptueuses gravées par Marc Antoine Raimondi, d’après seize peintures de Jules Romain, il obtint par cette œuvre licencieuse les bonnes grâces de Clément VII et le pardon des deux artistes qu’il avait ainsi commentés.
Chassé par les uns, recueilli par les autres, il va de prince en prince, flatteur, mendiant et insolent. Tantôt il brave et outrage, tantôt il caresse et loue, car on le paye également pour les deux. Il se livre à tous les excès dans le camp de Jean des Bandes Noires dont il partage même la couche ; il devient une sorte de favori de François Ier qui le traite avec toutes espèces d’égards ; Charles Quint l’appelle, le place à sa droite, lui paie une pension ; Henry VIII lui donne trois cents couronnes d’or, Jules III, mille couronnes avec la bulle de chevalier de Saint-Pierre. On frappe des médailles en son honneur ; une d’elles portait comme inscription : « Les princes qui reçoivent les tributs des peuples paient tribut à leur serviteur. » Charles Quint le traite de Divin ; le peuple l’appelle « le fléau des princes » ; les plus grands artistes veulent faire son portrait. Il écrit : « Tant de seigneurs me rompent continuellement la tête avec leurs visites, que mes escaliers sont usés par le frottement répété de leurs pieds, comme le pavé du Capitole par les roues des chars de triomphe... Il me semble à cause de cela être devenu l’oracle de la vérité, puisque chacun vient me raconter le tort qu’il a éprouvé de tel prince, de tel prélat ; je me trouve donc être le secrétaire du Monde ; et vous n’aurez qu’à me dénommer ainsi sur les lettres que vous m’adresserez. »
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