Sa langue est non moins terrible que sa plume redoutable ; et si les présents qu’on lui envoie ne lui paraissent point suffisants il a des remerciements féroces. Il répond au chancelier de France qui lui comptait une somme d’or : « Ne vous étonnez pas si je me tais. J’ai consumé ma voix pour demander ; il ne m’en reste plus pour remercier. »
Charles Quint, après une défaite, lui ayant envoyé un riche collier, afin d’éviter ses railleries, l’Arétin déclara en le soupesant lentement : « Il est bien léger pour une aussi lourde sottise. »
François Ier lui avait offert un bracelet formé de langues entrelacées et portant pour devise : « Lingua ejus loquetur mendacium. »
Quand on ne lui donne pas assez vite il menace ; si les cadeaux sont insuffisants il les refuse : « Il est certain qu’il convient à ceux qui achètent la gloire de la payer ce qu’elle vaut, non pas selon leur propre valeur, mais selon la condition de celui qui la leur décerne ; car les pauvres plumes ont grand mal à soulever de terre un nom pesant comme du plomb par son défaut de mérite. »
Il écrit à François Ier : « Ne savez-vous donc pas, sire, qu’il ne convient pas au rang de Votre Altesse de ne pas vous souvenir de six cents écus que, du propre mouvement de votre langue royale, vous dîtes à mon envoyé devoir m’être payés par votre ambassadeur. »
Sa grande force a été surtout d’exciter entre les princes d’ardentes rivalités et de haineuses jalousies en les louant et dénigrant tour à tour, au détriment les uns des autres : « Il faut faire en sorte que les voix de mes écrits rompent le sommeil de l’avarice. »
Les grands artistes de son temps apprécièrent d’ailleurs son prodigieux esprit et son incomparable adresse. Arioste le place parmi les grands hommes de l’Italie ; Titien fit plusieurs fois son portrait ; Michel-Ange se proclamait son ami.
Du reste, si sa profession d’écrivain donna un immense retentissement à ses audaces et à ses écrits, sa vie ne fait pas une exception dans un pays et dans un temps où Benvenuto Cellini assassinait ses ennemis et ceux mêmes qui contestaient son génie, fraudait le pape sur l’or qu’il employait pour lui, volait sans vergogne, violait des jeunes filles et se vantait de ces actions comme de hauts faits, car : « Les hommes comme moi, uniques dans leur profession, doivent être affranchis des lois. »
C’était le siècle où les prélats romains élevaient publiquement leurs enfants auprès d’eux, où les innombrables courtisans des princes servaient, disait-on, « de bouffons dans leur bas âge, de femmes dans leur enfance, de maris dans leur adolescence, de compagnons dans leur jeunesse, de proxénètes dans leur vieillesse et de diables dans leur décrépitude ». Le poignard et le poison étaient en usage dans les relations sociales comme les coups de chapeau et les poignées de main à notre époque. La mort de Pierre Arétin est vraiment surprenante et bien digne de sa vie.
Il était arrivé à un tel éclat de renommée que son portrait se trouvait accroché dans toutes les maisons des pauvres et des princes, des prélats et des courtisanes, dans les tavernes, dans les palais et dans les lieux de débauche publique. Ferdinand d’Adda, recteur de l’université de Padoue, le mettait au-dessus de Charles Quint et de François Ier. La ville d’Arezzo le fit noble et gonfalonier honoraire. On le surnomma même le Cinquième Évangéliste.
Car il avait composé non seulement des livres d’une extrême impudicité, des lettres, des satires, des comédies, des libelles, mais aussi des sermons, des ouvrages pieux, des vies des saints pleins d’une ironie profonde et cachée.
S’étant retiré à Venise où la liberté était absolue, il y retrouva ses sueurs qui menaient en cette ville une vie de plaisir.
Or, un jour, comme elles étaient venues lui raconter une aventure obscène dont elles se vantaient, il se mit à rire si violemment qu’il tomba de sa chaise à la renverse et se tua sur le carreau...
En commençant le récit de la vie de cet homme surprenant, j’ai écrit le nom de Panurge. Il me semble, en effet, que Pierre Arétin fut la personnification absolue du personnage imaginé par Rabelais. Si on ajoute que l’Arétin, brave par moments comme Panurge, fut aussi lâche que lui en d’autres instants, sut respecter les intraitables, plier devant les menaces de mort du Tintoret et de Pierre Strozzi qu’il avait raillé, reçut des coups qu’il oublia, des bastonnades qu’il pardonna « en remerciant Dieu de lui accorder cette force », on verra que la ressemblance est absolue entre le pamphlétaire italien et le type du roman français.
Si on constate encore que l’Arétin est mort en 1556, et Rabelais en 1553, on verra que cette sorte d’être était bien dans les mœurs et dans l’air du temps.
Histoire de Manon Lescaut et du Chevalier des Grieux
(Histoire de Manon Lescaut et du Chevalier des Grieux, 1885)
I
Malgré l’expérience des siècles qui ont prouvé que la femme, sans exception, est incapable de tout travail vraiment artiste ou vraiment scientifique, on s’efforce aujourd’hui de nous imposer la femme médecin et la femme politique.
La tentative est inutile, puisque nous n’avons pas encore la femme peintre ou la femme musicienne, malgré les efforts acharnés de toutes les filles de concierges et toutes les filles à marier en général qui étudient le piano et même la composition avec une persévérance digne d’un meilleur succès, ou qui gâchent de la couleur à l’huile et de la couleur à l’eau, travaillent la bosse et même le nu sans parvenir à peindre autre chose que des éventails, des fleurs, des fonds d’assiette ou des portraits médiocres.
La femme sur la terre a deux rôles, bien distincts et charmants tous deux : l’amour et la maternité.
Nos admirables maîtres, les Grecs, qui avaient sur l’existence des idées plus sages et plus nettes qu’on ne semble le croire aujourd’hui, comprenaient bien cette double mission de la compagne de l’homme. Comme leur intelligence claire n’aimait pas les confusions ; ils avaient établi nettement, d’une façon absolue, ces deux attitudes de la femme dans la vie.
Celles qui devaient leur donner des enfants, choisies avec soin, saines et fortes, étaient enfermées dans la maison, tout occupées de leur devoir sacré, de la sainte et naturelle besogne d’enfanter et d’élever leurs fils qui seraient des hommes, des Grecs, et leurs filles qui seraient des mères.
Celles qui devaient leur donner de l’amour, rendre charmantes, spirituelles et tendres les heures de repos, vivaient libres, entourées d’hommages, de soins et de galanteries. C’étaient les grandes courtisanes, dont le devoir consistait à être belles et séduisantes, à ravir les yeux, à captiver l’esprit et à troubler les cœurs.
On ne leur demandait, à celles-là, que de plaire, d’employer toutes les adresses et tous les artifices à apprendre et à pratiquer l’art subtil et mystérieux de la séduction et des caresses. On respectait tant leur beauté qu’un navire alla chercher Hippocrate en Afrique, parce qu’une grossesse menaçait une d’elles.
Les grands hommes, artistes, philosophes, généraux, vivaient dans la maison de ces courtisanes, écoutaient leurs conseils, trouvaient dans leur intimité cette grâce délicate que les femmes portent en elles, et cherchaient dans leur amour ce quelque chose de presque divin, cette griserie sensuelle et poétique qu’elles versent de leurs lèvres et de leurs yeux. Il a été donné à la femme, en effet, de dominer et d’enchanter l’homme rien que par la forme de son corps, le sourire de sa lèvre et la puissance de son regard. Sa domination irrésistible s’échappe d’elle, nous enveloppe et nous asservit sans que nous puissions résister, lutter, lui échapper, quand elle appartient à la race des grandes victorieuses et des grandes séductrices.
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