Le système de dégonflement qu’a employé M. Godard est une de ses inventions qui lui font le plus grand honneur. »
Oh ! Oh ! Oh ! Oh !
O brave public !
Toute la côte de la Méditerranée est la Californie des pharmaciens. Il faut être dix fois millionnaire pour oser acheter une simple boîte de pâte pectorale chez ces commerçants superbes qui vendent le jujube au prix des diamants.
On peut aller de Nice à Monaco par la Corniche, en suivant la mer. Rien de plus joli que cette route taillée dans le roc, qui contourne des golfes, passe sous des voûtes, court et circule dans le flanc de la montagne au milieu d’un paysage admirable.
Voici Monaco sur son rocher, et, derrière, Monte-Carlo... Chut !... Quand on aime le jeu, je comprends qu’on adore cette jolie petite ville. Mais comme elle est morne et triste pour ceux qui ne jouent point ! On n’y trouve aucun autre plaisir, aucune autre distraction.
Plus loin, c’est Menton, le point le plus chaud de la côte et le plus fréquenté par les malades. Là, les oranges mûrissent et les poitrinaires guérissent.
Je prends le train de nuit pour retourner à Cannes. Dans mon wagon deux dames et un Marseillais qui raconte obstinément des drames de chemin de fer, des assassinats et des vols.
« ... J’ai connu un Corse, Madame, qui s’en venait à Paris avec son fils. Je parle de loin, c’était dans les premiers temps de la ligne P.-L.-M. Je monte avec eux, puisque nous étions amis, et nous voici partis.
Le fils, qui avait vingt ans, n’en revenait pas de voir courir le convoi, et il restait tout le temps penché à la portière pour regarder. Son père lui disait sans cesse : “Hé ! prends garde, Mathéo, de te pencher trop, que tu pourrais te faire mal.” Mais le garçon ne répondait seulement point.
Moi je disais au père :
— Té, laisse-le donc, si ça l’amuse.
— Mais le père reprenait :
— Allons, Mathéo, ne te penche pas comme ça.
— Alors, comme le fils n’entendait point, il le prit par son vêtement pour le faire rentrer dans le wagon, et il tira.
Mais voilà que le corps nous tomba sur les genoux. Il n’avait plus de tête, Madame... elle avait été coupée par un tunnel. Et le cou ne saignait seulement plus ; tout avait coulé le long de la route... »
Une des dames poussa un soupir, ferma les yeux, et s’abattit vers sa voisine. Elle avait perdu connaissance...
Causerie triste
(Le Gaulois, 25 février 1884)
Voici venus les jours du carnaval, les jours où le bétail humain s’amuse par masses, par troupeaux, montrant bien sa bestiale sottise.
Paris ne connaît point de carnaval. Quelques masques passent, rapides, honteux et méprisés dans la foule, lente et pesante, sortie parce qu’elle a congé.
C’est à Nice qu’il faut voir cette fête de la brute civilisée ! Hommes et femmes, du peuple et du monde mêlés, la tête couverte d’un masque en fil de fer, trouvent un plaisir délirant à se jeter du plâtre dans les yeux. Une folie furieuse agite ces êtres qui gesticulent, crient, se heurtent et se lancent au visage des poignées de confetti, de poussière et de cailloux. Une bête semble déchaînée dans chacun de ces hommes, la bête, cette hideuse bête humaine qui apparaît, hurle, s’enivre, se bat, frappe, ravage, ou tue sitôt qu’on la lâche et qu’on la démusèle, la bête horrible qui incendie, pille et massacre aux jours de guerre, qui guillotine aux jours de n révolution, et saute, en sueur, aux jours de gaieté publique, affreuse dans sa joie comme dans sa férocité.
Quel bonheur stupide peuvent trouver ces gens à aveugler les passants avec du plâtre ? Quelle joie à heurter des coudes, à bousculer ses voisins, à s’agiter, à courir, à crier ainsi sans aucun résultat pour ces fatigues, sans aucune récompense après ces mouvements inutiles et violents ?
Quel plaisir éprouve-t-on à se réunir si c’est uniquement pour se jeter des saletés à la face ? Pourquoi cette foule est-elle délirante de joie, alors qu’aucune jouissance ne l’attend ?
Pourquoi parle-t-on longtemps d’avance de ce jour, et le regrette-t-on lorsqu’il est passé ? Uniquement parce qu’on déchaîne la bête, ce jour-là ! On lui donne liberté comme à un chien que la chaîne des usages, de la politesse, de la civilisation et de la loi tiendrait attaché toute l’année !
La bête humaine est libre ! Elle se soulage et s’amuse selon sa nature de brute.
Il ne faut pas en vouloir aux hommes, mais à la race elle-même !
Voilà le plaisir, voilà le bonheur pourtant ! Ces gens sont heureux pendant quelques jours. Oui, c’est du bonheur, cela ! Il n’en faut pas plus à beaucoup.
Cette idée de plaisir et de bonheur est, en nous, tenace, vivace, indéracinable malgré la réalité lamentable.
A vingt ans, on est heureux, parce que la force, l’ardeur du sang, l’espoir indécis d’événements délicieux qui semblent si proches et qu’on n’atteint jamais, suffisent à faire s’épanouir l’âme, toute vibrante de la seule joie de vivre.
Mais plus tard, lorsqu’on voit, lorsqu’on comprend, lorsqu’on sait ! Lorsque les cheveux blancs apparaissent et qu’on perd chaque jour, dès la trentaine, un peu de sa vigueur, un peu de sa confiance, un peu de sa santé, comment garder sa foi dans un bonheur possible ?
Comme une vieille maison, dont tombent, d’année en année, des tuiles et des pierres, que la lézarde ride au front et que la mousse a depuis longtemps défraîchie, la mort, l’inévitable mort sans cesse nous talonne et nous dégrade. Elle nous prend, de mois en mois, la fraîcheur de la peau qui ne reviendra point, des dents qui ne renaîtront pas, nos cheveux qui ne repousseront plus ; elle nous défigure, fait de nous, en dix ans, un être nouveau, tout différent, qu’on ne peut même pas reconnaître ; et plus nous allons, plus elle nous pousse, nous affaiblit, nous travaille et nous ravage.
Elle nous émiette d’instant en instant. A chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, dès qu’a commencé cette lente démolition de notre corps, nous mourons un peu. Respirer, dormir, boire et manger, marcher, aller à ses affaires, tout ce que nous faisons, vivre enfin, c’est mourir ! Mais nous n’y songeons guère heureusement ! Nous espérons toujours un bonheur prochain, et nous dansons au carnaval. Pauvres êtres !
Comment le rêvons-nous, ce bonheur, nous autres qui savons rêver ? Qu’attendons-nous ainsi sans cesse, autre que cette mort accourant vers nous ? Quel songe nous berce ainsi, nous trompe ainsi ? Car l’humanité tout entière espère toujours quelque chose de bon et d’indéterminé !
Pour beaucoup, c’est l’amour ! Quelques baisers, quelques soirs d’exaltation, de longs regards, puis des pleurs, un dur chagrin, et l’oubli, voilà ! Puis la mort.
Pour d’autres, c’est la fortune, le luxe de l’existence, les délicatesses de la vie, les fins repas qui donnent la goutte, les fêtes qui usent l’homme en quelques ans, les richesses de l’ameublement et les respects des serviteurs ; c’est courir vers la mort en landau au lieu d’y aller à pied.
Pour d’autres, c’est la puissance, l’orgueil de la domination, le droit de signer des papiers qui changent l’existence des peuples ? Qu’y gagne-t-on de personnel ? De doux ? De bon ? Pour d’autres, le bonheur, c’est la vie simple, honnête, droite, sans événements, sans secousses, au milieu des enfants ; la vie plate comme une grande route, nue comme la mer, monotone comme le désert. Ne rien attendre, ne rien rêver d’imprévu, ne rien désirer d’extraordinaire, de surprenant, est-ce possible pour quiconque a l’esprit vif et palpitant ? La peur de la mort et de l’inconnu qui est derrière jettent les autres dans la pénitence au fond des cloîtres. Ils renoncent à tout, à tout ce que la vie, notre pauvre vie, peut nous donner encore d’agréable, par la crainte d’un châtiment mystérieux et l’espoir d’une récompense éternelle.
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