Qu’il croyait bien ne pas se laisser entraîner par le ressentiment, mais que, dans le cas où cela serait, il suppliait qu’on l’en avertît;
Qu’il soumettait honnêtement ses raisons aux hommes justes qui l’écoutaient;
Qu’il allait donc tuer M. D., mais que, si quelqu’un avait une objection à lui faire, il était prêt à l’écouter.
Une voix seulement s’éleva, et dit qu’avant de tuer le directeur, Claude devait essayer une dernière fois de lui parler et de le fléchir.
– C’est juste, dit Claude, et je le ferai.
Huit heures sonnèrent à la grande horloge. Le directeur devait venir à neuf heures.
Une fois que cette étrange cour de cassation eut en quelque sorte ratifié la sentence qu’il avait portée, Claude reprit toute sa sérénité. Il mit sur une table tout ce qu’il possédait en linge et en vêtements, la pauvre dépouille du prisonnier, et, appelant l’un après l’autre ceux de ses compagnons qu’il aimait le plus après Albin, il leur distribua tout. Il ne garda que la petite paire de ciseaux.
Puis il les embrassa tous. Quelques-uns pleuraient, il souriait à ceux-là.
Il y eut, dans cette heure dernière, des instants où il causa avec tant de tranquillité et même de gaieté, que plusieurs de ses camarades espéraient intérieurement, comme ils l’ont déclaré depuis, qu’il abandonnerait peut-être sa résolution. Il s’amusa même une fois à éteindre une des rares chandelles qui éclairaient l’atelier avec le souffle de sa narine, car il avait de mauvaises habitudes d’éducation qui dérangeaient sa dignité naturelle plus souvent qu’il n’aurait fallu. Rien ne pouvait faire que cet ancien gamin des rues n’eût point par moments l’odeur du ruisseau de Paris.
Il aperçut un jeune condamné qui était pâle, qui le regardait avec des yeux fixes, et qui tremblait, sans doute dans l’attente de ce qu’il allait voir.
– Allons, du courage, jeune homme! lui dit Claude doucement, ce ne sera que l’affaire d’un instant.
Quand il eut distribué toutes ses hardes, fait tous ses adieux, serré toutes les mains, il interrompit quelques causeries inquiètes qui se faisaient çà et là dans les coins obscurs de l’atelier, et il commanda qu’on se remît au travail. Tous obéirent en silence.
L’atelier où ceci se passait était une salle oblongue, un long parallélogramme percé de fenêtres sur ses deux grands côtés, et de deux portes qui se regardaient à ses deux extrémités. Les métiers étaient rangés de chaque côté près des fenêtres, les bancs touchant le mur à angle droit, et l’espace resté libre entre les deux rangées de métiers formait une sorte de longue voie qui allait en ligne droite de l’une des portes à l’autre et traversait ainsi toute la salle. C’était cette longue voie, assez étroite, que le directeur avait à parcourir en faisant son inspection; il devait entrer par la porte sud et ressortir par la porte nord, après avoir regardé les travailleurs à droite et à gauche. D’ordinaire il faisait ce trajet assez rapidement et sans s’arrêter.
Claude s’était replacé lui-même à son banc, et il s’était remis au travail, comme Jacques Clément se fût remis à la prière.
Tous attendaient. Le moment approchait. Tout à coup on entendit un coup de cloche. Claude dit:
– C’est l’avant-quart.
Alors il se leva, traversa gravement une partie de la salle, et alla s’accouder sur l’angle du premier métier à gauche, tout à côté de la porte d’entrée. Son visage était parfaitement calme et bienveillant.
Neuf heures sonnèrent. La porte s’ouvrit. Le directeur entra.
En ce moment-là, il se fit dans l’atelier un silence de statues.
Le directeur était seul comme d’habitude.
Il entra avec sa figure joviale, satisfaite et inexorable, ne vit pas Claude qui était debout à gauche de la porte, la main droite cachée dans son pantalon, et passa rapidement devant les premiers métiers, hochant la tête, mâchant ses paroles, et jetant çà et là son regard banal, sans s’apercevoir que tous les yeux qui l’entouraient étaient fixés sur une idée terrible.
Tout à coup il se détourna brusquement, surpris d’entendre un pas derrière lui.
C’était Claude, qui le suivait en silence depuis quelques instants.
– Que fais-tu là, toi? dit le directeur; pourquoi n’es-tu pas à ta place?
Car un homme n’est plus un homme là, c’est un chien, on le tutoie.
Claude Gueux répondit respectueusement:
– C’est que j’ai à vous parler, monsieur le directeur.
– De quoi?
– D’Albin.
– Encore! dit le directeur.
– Toujours! dit Claude.
– Ah çà! reprit le directeur continuant de marcher, tu n’as donc pas eu assez de vingt-quatre heures de cachot?
Claude répondit en continuant de le suivre:
– Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade.
– Impossible!
– Monsieur le directeur, dit Claude avec une voix qui eût attendri le démon, je vous en supplie, remettez Albin avec moi, vous verrez comme je travaillerai bien. Vous qui êtes libre, cela vous est égal, vous ne savez pas ce que c’est qu’un ami; mais, moi, je n’ai que les quatre murs de ma prison. Vous pouvez aller et venir, vous; moi je n’ai qu’Albin. Rendez-le-moi. Albin me nourrissait, vous le savez bien. Cela ne vous coûterait que la peine de dire oui. Qu’est-ce que cela vous fait qu’il y ait dans la même salle un homme qui s’appelle Claude Gueux et un autre qui s’appelle Albin? Car ce n’est pas plus compliqué que cela. Monsieur le directeur, mon bon monsieur D., je vous supplie vraiment, au nom du ciel!
Claude n’en avait peut-être jamais tant dit à la fois à un geôlier. Après cet effort, épuisé, il attendit. Le directeur répliqua avec un geste d’impatience:
– Impossible. C’est dit. Voyons, ne m’en reparle plus. Tu m’ennuies.
Et, comme il était pressé, il doubla le pas. Claude aussi. En parlant ainsi, ils étaient arrivés tous deux près de la porte de sortie; les quatrevingts voleurs regardaient et écoutaient, haletants.
Claude toucha doucement le bras du directeur.
– Mais au moins que je sache pourquoi je suis condamné à mort. Dites-moi pourquoi vous l’avez séparé de moi.
– Je te l’ai déjà dit, répondit le directeur, parce que.
Et, tournant le dos à Claude, il avança la main vers le loquet de la porte de sortie.
À la réponse du directeur, Claude avait reculé d’un pas. Les quatrevingts statues qui étaient là virent sortir de son pantalon sa main droite avec la hache. Cette main se leva, et, avant que le directeur eût pu pousser un cri, trois coups de hache, chose affreuse à dire, assénés tous les trois dans la même entaille, lui avaient ouvert le crâne. Au moment où il tombait à la renverse, un quatrième coup lui balafra le visage; puis, comme une fureur lancée ne s’arrête pas court, Claude Gueux lui fendit la cuisse droite d’un cinquième coup inutile. Le directeur était mort.
Alors Claude jeta la hache et cria: À l’autre maintenant! L’autre, c’était lui. On le vit tirer de sa veste les petits ciseaux de «sa femme», et, sans que personne songeât à l’en empêcher, il se les enfonça dans la poitrine. La laine était courte, la poitrine était profonde. Il y fouilla longtemps et à plus de vingt reprises en criant – Cœur de damné, je ne te trouverai donc pas! – Et enfin il tomba baigné dans son sang, évanoui sur le mort.
Lequel des deux était la victime de l’autre?
Quand Claude reprit connaissance, il était dans un lit, couvert de linges et de bandages, entouré de soins. Il avait auprès de son chevet de bonnes sœurs de charité, et de plus un juge d’instruction qui instrumentait et qui lui demanda avec beaucoup d’intérêt: – Comment vous trouvez-vous?
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