Je connaissais Mandelbrod et son associé, Herr Leland, depuis un certain temps. Autrefois, après la Grande Guerre – et peut-être même avant, mais je n'ai aucun moyen de le vérifier -, mon père avait travaillé pour eux (il semblerait que mon oncle leur ait aussi servi d'agent à l'occasion). Leurs rapports, d'après ce que j'avais peu à peu compris, dépassaient la simple relation d'employeur à employé: après la disparition de mon père, le Dr. Mandelbrod et Herr Leland avaient assisté ma mère dans ses recherches, et l'avaient peut-être aussi soutenue financièrement, mais c'est moins sûr. Et ils avaient continué à jouer un rôle dans ma vie; en 1934, lorsque je préparais ma rupture avec ma mère, pour venir en Allemagne, je pris contact avec Mandelbrod, qui était depuis longtemps déjà une figure respectée au sein du Mouvement; il m'encouragea, m'offrit son aide; c'est lui aussi qui m'a poussé – mais pour l'Allemagne, maintenant, non plus pour la France – à poursuivre mes études, et qui organisa mon inscription à Kiel ainsi qu'à la SS. Malgré son nom à consonance juive, c'était, comme le ministre Rosenberg, un pur Allemand de vieille souche prussienne, avec peut-être une goutte de sang slave; Herr Leland, lui, était d'origine britannique, mais ses convictions germanophiles l'avaient poussé à renier son pays natal bien avant ma naissance. C'étaient des industriels, mais leur position exacte serait malaisée à définir. Ils siégeaient dans plusieurs conseils d'administration, notamment celui d'IG Farben, et participaient financièrement à d'autres entreprises encore, sans que leurs noms restent associés à l'une d'elles en particulier; on les disait très influents dans le secteur chimique (ils siégeaient tous deux au Reichsgruppe pour l'industrie chimique) et aussi dans le secteur des métaux. En outre, ils étaient proches du Parti depuis le Kampfzeit, et avaient contribué à le financer à ses débuts; d'après Thomas, avec qui j'en avais une fois discuté avant la guerre, ils détenaient des postes à la chancellerie du Führer, mais sans être tout à fait subordonnés à Philipp Bouhler; et ils avaient leurs entrées auprès des plus hautes sphères de la chancellerie du Parti. Enfin, le Reichsführer-SS en avait fait des S S-Gruppenführer honoraires, et des membres du Freundeskreis Himmler; mais Thomas, mystérieusement, affirmait que cela ne donnait à la S S aucune influence sur eux, et que si influence il y avait, c'était plutôt dans l'autre sens. Il s'était montré très impressionné lorsque je lui appris mes relations avec eux, et visiblement il m'enviait même un peu d'avoir de tels protecteurs. Pourtant, leur intérêt pour ma carrière avait varié selon les époques lorsque je m'étais pour ainsi dire retrouvé sur une voie de garage, après mon rapport de 1939, j'avais cherché à les voir; mais c'était une période mouvementée, j'avais mis plusieurs mois à obtenir une réponse, et ce ne fut qu'au moment de l'invasion de la France qu'ils m'invitèrent à dîner: Herr Leland, à son habitude, était resté plutôt taciturne, et le Dr. Mandelbrod se préoccupait surtout de la situation politique; mon travail n'avait pas été évoqué, et je n'avais pas osé aborder le sujet moi-même. Je ne les avais pas revus depuis. L'invitation de Mandelbrod me prit donc au dépourvu: que pouvait-il me vouloir? Pour l'occasion je mis mon uniforme neuf et toutes mes décorations. Leurs bureaux particuliers occupaient les deux derniers étages d'un bel immeuble sur Unter den Linden, à côté de l'Académie des sciences et du siège du Reichsvereinigung Kohle, l'Association pour le charbon où ils jouaient d'ailleurs aussi un rôle. L'entrée ne portait aucune plaque. Dans le hall, mes papiers furent vérifiés par une jeune femme aux longs cheveux châtains tirés en arrière, qui portait des vêtements anthracite sans insignes, mais taillés comme un uniforme, avec une culotte d'homme et des bottes plutôt qu'une jupe. Satisfaite, elle m'escorta jusqu'à un ascenseur privé, qu'elle actionna avec une clef suspendue à son cou par une longue chaînette, et m'accompagna jusqu'au dernier étage, sans un mot. Je n'étais jamais venu ici: dans les années 30, ils avaient une autre adresse, et de toute façon je les rencontrais la plupart du temps au restaurant ou dans l'un des grands hôtels. L'ascenseur s'ouvrit sur une large salle de réception meublée en bois et en cuir sombre, sertis d'éléments décoratifs en étain poli et en verre opaque, élégants et discrets. La femme qui m'escortait me laissa là; une autre, vêtue à l'identique, me prit mon manteau et alla l'accrocher dans une penderie. Elle me pria aussi de lui remettre mon arme de service, et, la tenant avec un naturel étonnant dans ses beaux doigts soigneusement manucurés, elle la rangea dans un tiroir qu'elle ferma à clef. On ne me fit pas patienter et elle m'introduisit par une double porte capitonnée. Le Dr. Mandelbrod m'attendait au fond d'une immense pièce, derrière un large bureau en acajou aux reflets rougeâtres, dos à une longue baie vitrée elle aussi opaque, qui laissait filtrer une lumière pâle, laiteuse. Il me paraissait encore plus obèse qu'à notre dernière rencontre. Plusieurs chats flânaient sur les tapis ou dormaient sur les meubles en cuir et sur son bureau. Il m'indiqua de ses doigts boudinés un canapé disposé sur la gauche devant une table basse: «Bonjour, bonjour. Assieds-toi, j'arrive». Je n'avais jamais pu comprendre comment une voix si belle et si mélodieuse pouvait émaner de tant de couches de graisse; cela me surprenait toujours. Casquette sous le bras, je traversai la pièce et pris place sur le siège, déplaçant un chat mi-blanc, mi-tigré, qui ne m'en tint pas rigueur mais se glissa sous la table pour aller se réinstaller ailleurs. J'examinai la pièce: tous les murs étaient capitonnés de cuir, et à part des éléments stylistiques comme ceux de l'antichambre il n'y avait aucune décoration, pas de tableaux ni de photographies, pas même un portrait du Führer. La surface de la table basse par contre était composée d'une superbe marqueterie, un labyrinthe complexe en bois précieux, protégé par une épaisse plaque de verre. Seuls les poils de chats collés aux meubles et aux tapis déparaient ce décor discret, feutré. Il régnait une odeur vaguement désagréable. Un des chats se frotta contre mes bottes en ronronnant, la queue dressée; je tentai de le chasser du bout du pied, mais il n'y prêtait pas attention. Mandelbrod, entre-temps, avait dû appuyer sur un bouton caché: une porte presque invisible s'ouvrit dans le mur à la droite de son bureau et une autre femme entra, vêtue comme les deux premières, mais avec des cheveux tout à fait blonds. Elle passa derrière Mandelbrod, le tira en arrière, le fit pivoter, et le poussa le long de son bureau dans ma direction. Je me levai. Mandelbrod avait en effet grossi; alors qu'auparavant il circulait dans une chaise roulante ordinaire, il était maintenant installé dans un vaste fauteuil circulaire monté sur une petite plate-forme, comme une énorme idole orientale, élé-phantesque, impavide. La femme poussait cet appareil massif sans aucun effort visible, sans doute en actionnant et contrôlant un système électrique. Elle vint le placer devant la table basse que je contournai pour lui serrer la main; il m'effleura à peine le bout des doigts tandis que la femme repartait par où elle était venue. «Assieds-toi, je t'en prie», murmura-t-il de sa belle voix. Il était vêtu d'un épais costume de laine brune; sa cravate disparaissait sous un plastron de chair qui lui pendait du cou. Un bruit grossier se fit entendre sous lui et une odeur épouvantable monta jusqu'à moi; je fis un effort pour rester impassible. En même temps un chat lui sautait sur les genoux et il éternua, puis se mit à le caresser, avant d'éternuer encore: chaque éternuement venait comme une petite explosion qui faisait sursauter le chat. «Je suis allergique à ces pauvres créatures, renifla-t-il, mais je les aime trop». La femme réapparut avec un plateau: elle vint jusqu'à nous d'un pas égal et assuré, disposa un service à thé sur la table basse, fixa une tablette à l'accoudoir du fauteuil de Mandelbrod, nous versa deux tasses et disparut à nouveau, tout cela aussi discrètement, aussi silencieusement que les chats. «Il y a du sucre et du lait, dit Mandelbrod. Sers-toi. Moi, je n'en prends pas». Il me scruta quelques instants: une lueur malicieuse pétillait dans ses petits yeux presque noyés au fond des plis de graisse. «Tu as changé, déclara-t-il. L'Est t'a fait du bien. Tu as mûri. Ton père aurait été fier». Ces paroles me touchèrent au vif: «Vous croyez?»
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